Trace (31/12/2015)

Quelques jours avant le début des vacances scolaires, les Archives de Paris ont fourni une première réponse à la question laissée ouverte par la précédente chronique. A plusieurs reprises, des archivistes sont venus trier et conditionner les textes et objets déposés au pied du Bataclan depuis le 13 novembre. C’est, pour partie, à leur action que je dois d’avoir récupéré l’usage du trottoir.

Moi comme beaucoup d’autres. Le 11ème arrondissement comptait près de 150 000 habitants au dernier recensement.

Sur le trottoir du Bataclan, des barrières métalliques demeurent pour éviter que les gens ne s’approchent trop près. Dessus est accroché la lettre officielle rédigée par la Mairie du 11ème afin d’expliquer ce que sont devenus les hommages.

Une trace a remplacé les traces. L’observation répétée, conduite depuis le 26 décembre, indique que les visiteurs lisent avec autant de sérieux et de recueillement ce courrier municipal que les mots et messages qui continuent à être déposés sur le trottoir d’en face, le long du square du boulevard Richard Lenoir. Ici un discours sur le devenir des traces devient lui-même une trace que quelque chose a eu lieu.

 

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Traces (30/12/2015)

Le lundi 28 décembre, ma fille et moi rentrons chez nous en métro. Nous descendons à République, sortie « square Henri… ». Cela nous fait traverser la place. Depuis longtemps, bien avant les divers “événements”, ma fille considère cette statue comme la sienne. Son second prénom est Marianne.

Elle la regarde avec attention comme chaque fois. « Oh il y a beaucoup plus de monde que d’habitude. Il n’y avait presque personne la dernière fois ». Nous y passons souvent. C’est chez nous. “C’est les vacances tu sais. Il y a peut-être beaucoup de touristes”.

Nous assistons alors à une altercation entre un homme debout sur le tour de la statue, des feuilles à la main, et une femme juchée sur un vélib’. Les deux semblent avoir autour de soixante ans. La discussion porte sur ce que l’homme est en train de faire. Il tient dans sa main certains des papiers déposés par les passants.

“Vous n’avez pas le droit. Ce n’est pas à vous” lui dit la femme.

“Je ne les prends pas. Je vais les plastifier pour les protéger” rétorque l’homme.

“Si les gens les ont déposés comme ça c’est leur droit. Et c’est bien aussi que cela s’abîme, se détruise. Moi j’aime quand les fleurs se fanent.” insiste la femme.

“Mais les gens n’ont pas pensé à les plastifier, bien sûr, ils sont sur le coup de l’émotion. Nous on les plastifie pour que ça reste” ajoute l’homme.

Je lui pose alors la question de qui est ce “nous” : « Je suis avec un collectif qui se donne pour mission de rendre hommage aux victimes et de préserver les hommages ».

Quelles traces laissent les événements ? A qui appartiennent-elles ?

Légende : Photographie prise place de la République le 28 décembre 2016 aux alentours de 17h15.
Remarque sur la photographie : J’ai rendu non reconnaissables les visages des deux protagonistes de la scène par respect. Je les traite ici comme l’ensemble des “personnages”de ces chroniques. Celles-ci n’ont en effet pas pour fonction de citer tel ou tel mais de réfléchir à la manière dont la société fonctionne.

Distance (28/12/2015)

Plusieurs articles de presse ont déjà rendu compte, certes partiellement mais avec justesse, de la difficulté pour les “riverains du Bataclan”, comme ils les appellent, de vivre dans un environnement mortifère du fait des nombreux hommages rendus. Les choses sont plus compliquées. Il y a aussi une forme de courage revendiqué par les habitants devant l’adversité. Pour la deuxième fois en quelques mois. D’ailleurs lorsque l’on devient “riverains du Bataclan” cesse-t-on d’être “voisins de Charlie” pour reprendre le nom qu’un collectif de quartier s’est donné suite aux précédents attentats ? Et peut-on être “riverains” de plusieurs lieux à la fois ?

La reconquête du trottoir ne suffit pas à oublier les morts et n’empêche pas les visiteurs de venir sans cesse se recueillir. Elle permet par contre une prise de recul, au sens propre comme au sens figuré. Il est désormais physiquement possible de stationner et de circuler à proximité du Bataclan.

Les travaux de recherche qui lient espace géographique et représentations psychiques sont nombreux et anciens. Ils sont au coeur de l’oeuvre de Maurice Halbwachs (1877-1945) qui m’accompagne depuis des années dans mes recherches sur la mémoire collective, terme dont il est l’inventeur. S’il est connu comme sociologue de la mémoire, il fut aussi sociologue de la ville et de la morphologie sociale, c’est-à-dire de la manière dont la société est structurée dans son lien à l’espace physique et aux formes matérielles que sont, en ville, les immeubles et les rues. « La morphologie sociale, comme la sociologie, porte avant tout sur des représentations collectives. Si nous fixons notre attention sur ces formes matérielles, c’est afin de découvrir derrière elles, toute une partie de la psychologie collective. Car la société s’insère dans le monde matériel, et la pensée du groupe trouve, dans les représentations qui lui viennent de ces conditions spatiales, un principe de régularité et de stabilité, tout comme la pensée individuelle a besoin de percevoir le corps et l’espace pour se maintenir en équilibre » (La Morphologie sociale, 1938, p.18).

De nouvelles “conditions spatiales” me permettent désormais de regarder d’un oeil non seulement d’habitante du “quartier” mais également de sociologue ce qui se passe en bas de chez moi. Si le grand public considère le plus souvent la “neutralité” comme la première qualité d’un chercheur, celle-ci est illusoire, ou du moins ne veut que comme horizon. C’est la prise distance, le déplacement du regard, le décalage constant du point de vue qui permet à un homme (en l’occurrence une femme) de prendre d’autres hommes, organisés en société, pour objet d’analyse.

Légende : Photographie prise le 27 décembre depuis le trottoir du Bataclan aux alentours de 10h30.

Evénement(s) (27/12/2015)

Les historiens attribuent un rôle central à l’Evénement dans l’analyse des transformations sociales et politiques. Il ne fait aucun doute que les attentats du 13 novembre constituent un événement.

Et pourtant de nombreuses études de sciences sociales ont montré que l’événement n’agit jamais seul. Il est toujours subjectivement interprété. A tel point que l’idée même d’événement collectif doit être envisagée avec prudence.

Les psychologues sociaux, par exemple, tentent de cerner l’effet de l’événement en étudiant non la manière dont les individus s’en souviennent directement mais la manière dont ceux-ci se souviennent du contexte dans lequel ils ont pris, à l’époque, connaissance de l’événement (avec qui, où, quand, en faisant quoi …etc). Ils parlent de “Flashbulb memories“, “souvenirs flash”. C’est par son reflet et non par lui-même que l’événement est alors approché.

J’ai déjà dit dans quelles circonstances j’ai pris connaissance des événements qui ont marqué la nuit du 13 novembre.

C’est un autre événement, sans majuscule celui-là, qui prend sens pour moi. Le 27 décembre, aux environs de 10h30, je sors de chez moi en compagnie de ma fille de sept ans. Souvent lorsque nous sortons courir toutes les deux le dimanche matin, ma fille a envie de passer devant son école. Comme tous les matins et tous les soirs en période scolaire, le Bataclan se trouve donc sur notre chemin. Et, pour la première fois depuis le fameux vendredi, nous pouvons emprunter le trottoir devant la salle de concert. Les deux grandes bâches grises et le camion de police ont disparu. Les fleurs, bougies, objets, textes et autres offrandes également.

Pouvoir passer, qui plus est en courant, est pour nous un événement.

La sensation de libération, dont je reconnais sans peine le ridicule, que j’éprouve alors me donne envie d’arrêter de courir. Pour regarder le trottoir et les alentours. Ce n’est pas la première fois que je le fais depuis le massacre mais c’est la première fois que je le fais sans épuisement et sans colère. Cette expérience, cet événement vécu, est à l’origine de l’ouverture de ces chroniques.

Avec bache et hommage

Légende de la première photographie principale : Devant le café du Bataclan, le 27 décembre 2015, aux alentours de 10h30.
Légende de la seconde photographie  : Le même endroit (depuis un autre point de vue, le point de vue précédent étant à l’époque impossible), prise le 8 décembre 2015, aux alentours de 10h, depuis le trottoir du boulevard Richard Lenoir.

 

Enquêter en bas de chez soi (27/12/2015)

J’habite à mi-chemin entre la place de la République et la salle du Bataclan.

Je suis sociologue au Centre National de la Recherche Scientifique. Mes domaines de recherche sont la mémoire sociale et sa localisation.

Depuis plusieurs années, mon terrain d’enquête est Paris.

Ces deux caractéristiques ne suffisent pas bien entendu à dire qui je suis. Elles suffisent toutefois à dire d’où je prends la parole.

Ces chroniques n’ont pas vocation à être un journal intime, pas davantage un article scientifique. Elles résultent de l’apparition, juste en bas de chez moi, de phénomènes sociaux semblables à ceux que j’étudient depuis des années mais à partir de terrains d’enquête situés jusqu’ici dans des lieux plus éloignés de mon quotidien ou dans des périodes que je n’ai pas vécues.

Pour la sociologue de la mémoire, tenir ces chroniques résulte d’un besoin de trouver un nouveau mode d’écriture.  Un moyen de partager des réflexions d’une scientifique avec un public plus large que le seul lectorat universitaire. Pour l’habitante du 11ème arrondissement, tenir ces chroniques est un moyen de mettre à distance un environnement quotidien, parfois difficile à vivre depuis les attentats.

Le regard d’une habitante sociologue, ou d’une sociologue habitante, de ce que les commentateurs désignent désormais comme le “quartier du Bataclan”.

Le 13 novembre, mon homme, mes deux enfants et moi-même sommes rentrés chez nous à 21h. A l’heure des tueries, mon fils et ma fille dormaient.

Nous les adultes n’avons d’abord rien entendu. Puis le bruit assourdissant des sirènes, l’avalanche de coups de fil. Une nuit blanche. Et le jour d’après. Une nuit semblable à celle vécue par tous les habitants du quartier. A cet égard, rien de singulier. Rien probablement qui ne vaille la peine d’écrire.

C’est sur l’après, lorsque l’Evénement lui-même est “passé” que portent ces chroniques sociologiques du bas de chez moi.