Distance (28/12/2015)

Plusieurs articles de presse ont déjà rendu compte, certes partiellement mais avec justesse, de la difficulté pour les “riverains du Bataclan”, comme ils les appellent, de vivre dans un environnement mortifère du fait des nombreux hommages rendus. Les choses sont plus compliquées. Il y a aussi une forme de courage revendiqué par les habitants devant l’adversité. Pour la deuxième fois en quelques mois. D’ailleurs lorsque l’on devient “riverains du Bataclan” cesse-t-on d’être “voisins de Charlie” pour reprendre le nom qu’un collectif de quartier s’est donné suite aux précédents attentats ? Et peut-on être “riverains” de plusieurs lieux à la fois ?

La reconquête du trottoir ne suffit pas à oublier les morts et n’empêche pas les visiteurs de venir sans cesse se recueillir. Elle permet par contre une prise de recul, au sens propre comme au sens figuré. Il est désormais physiquement possible de stationner et de circuler à proximité du Bataclan.

Les travaux de recherche qui lient espace géographique et représentations psychiques sont nombreux et anciens. Ils sont au coeur de l’oeuvre de Maurice Halbwachs (1877-1945) qui m’accompagne depuis des années dans mes recherches sur la mémoire collective, terme dont il est l’inventeur. S’il est connu comme sociologue de la mémoire, il fut aussi sociologue de la ville et de la morphologie sociale, c’est-à-dire de la manière dont la société est structurée dans son lien à l’espace physique et aux formes matérielles que sont, en ville, les immeubles et les rues. « La morphologie sociale, comme la sociologie, porte avant tout sur des représentations collectives. Si nous fixons notre attention sur ces formes matérielles, c’est afin de découvrir derrière elles, toute une partie de la psychologie collective. Car la société s’insère dans le monde matériel, et la pensée du groupe trouve, dans les représentations qui lui viennent de ces conditions spatiales, un principe de régularité et de stabilité, tout comme la pensée individuelle a besoin de percevoir le corps et l’espace pour se maintenir en équilibre » (La Morphologie sociale, 1938, p.18).

De nouvelles “conditions spatiales” me permettent désormais de regarder d’un oeil non seulement d’habitante du “quartier” mais également de sociologue ce qui se passe en bas de chez moi. Si le grand public considère le plus souvent la “neutralité” comme la première qualité d’un chercheur, celle-ci est illusoire, ou du moins ne veut que comme horizon. C’est la prise distance, le déplacement du regard, le décalage constant du point de vue qui permet à un homme (en l’occurrence une femme) de prendre d’autres hommes, organisés en société, pour objet d’analyse.

Légende : Photographie prise le 27 décembre depuis le trottoir du Bataclan aux alentours de 10h30.
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