Données (26/01/2016)

En 1897, pour comprendre les causes du Suicide, Emile Durkheim s’est appuyé sur des données statistiques. Examinant la propension au suicide selon les caractéristiques sociales des individus, il a, par exemple, mis en évidence que le mariage était protecteur pour les hommes tandis qu’il rendait les femmes plus enclines à mettre fin à leurs jours.

Quelles données le chercheur peut-il utiliser pour comprendre ce qui se joue aux abords des lieux des attentats ? En tant qu’habitante, j’ai parfois l’impression que la fréquentation du quartier a très nettement augmenté depuis novembre 2015 et que la population qui s’y ballade n’est plus la même. En tant que sociologue, j’ai l’obligation de remettre cette impression en cause, ou du moins de la mettre en suspens, pour chercher à l’étayer sur des données. Une donnée n’existe toutefois pas par elle-même, elle doit être construite et ne constitue jamais qu’un des indices à partir desquels produire de la connaissance sur la société contemporaine.

Au titre de sa politique d’open data, la ratp rend ainsi publics les chiffres de fréquentation de chacune des stations de métro parisienne. L’année 2014 est en ligne, 2015 le sera prochainement. La comparaison des mois de novembre à janvier pour chacune des deux années, et pour les stations des lignes 5, 8 et 9, qui séparent République, le Bataclan et Charlie Hebdo, devrait ainsi constituer un tel indice. Je tenterai d’en rendre compte dans une prochaine chronique.

Mais une fois que les gens se trouvent dans le quartier qu’y font-ils ? Et qui sont-ils ? Spontanément, et en tant que simple passante qui observe les lieux à chaque fois qu’elle passe boulevard Richard Lenoir, j’avais la conviction que les visiteurs étaient principalement des touristes et qu’ils étaient venus en couple. Depuis le 5 janvier, seule ou avec des collègues (Sylvain Antichan, Marion Charpenel, Brian Chauvel, Julie Lavielle, Brett Le Saint, Jeanne Teboul et Gérôme Truc), j’ai ainsi réalisé plusieurs séquences d’observation avec pour objectif de produire quelques données chiffrées et ainsi de remettre en question mes impressions de riverain.

Le premier constat est que les profils des visiteurs différent sensiblement entre la semaine et les week-end, et selon les heures évidemment. Pourtant, et au regard de ces quelques données qui devront être complétées par exemple à partir du travail de Maëlle Bazin sur la Place de la République, les touristes apparaissent finalement comme minoritaires, même les week-end. Les Parisiens restent presque toujours les plus nombreux à regarder. Plus encore, et à ma grande surprise, les gens du quartier sont nombreux à s’arrêter, parfois longuement, pour, comme moi finalement, observer ce qu’il y a de nouveau. Les mardi et jeudi, jours de marché sur le boulevard, ils sont facilement identifiables à leur cabas, comme ce matin dans la photographie ci-dessous.

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Ainsi en moyenne entre 1/3 et 1/2 des personnes qui passent sur ce trottoir s’arrêtent pour regarder, et souvent lire, ce qui s’y trouve. Ce constat invite à un travail de recherche approfondi sur ce que les attentats ont fait au quartier, à l’image de l’enquête conduite par Gregory Smithsimon sur le voisinage de Ground Zero, après les attentats du 11 septembre à New York.

Autre remise en cause de mes impressions, les couples sont en réalité minoritaires parmi les visiteurs. Ils avaient peut-être davantage retenu mon attention du fait des rôles sexués que j’avais pu observer en leur sein. En effet, mais cette dimension fera l’objet d’une chronique ultérieure, en semaine comme le week-end, une différenciation des pratiques en fonction du genre, masculin ou féminin, du visiteur semble se dessiner. Les femmes lisent davantage, et en détails, les textes des hommages déposés et se tiennent plus proches des objets. Les hommes gardent leur distance, se contentent plus souvent d’une vue d’ensemble et utilisent davantage la médiation photographique. Ainsi au sein du couple, c’est le conjoint qui est en charge de prendre des photographies. Sur ce point, la question des appartenances de genre, déjà centrale pour Emile Durkheim en 1897, semble à nouveau une dimension à prendre en compte dans l’ensemble des enquêtes qui, mises en oeuvre par des chercheurs ou des journalistes, sont en cours sur ce qu’il est désormais d’usage de qualifier de “réactions aux attentats”.

 

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Normalité (21/01/2016)

 

Comprendre les comportements des hommes et des femmes, en ce qu’ils vivent en société, est l’une des principales raisons d’être de la sociologie. En cela, et comme le rappelle avec force Bernard Lahire dans un ouvrage récent, la sociologie ne cherche pas d’ “excuses” aux individus, tout simplement parce qu’elle ne formule pas ses questionnements en termes moraux. Dire cela ne veut pas dire que les sociologues ne sont jamais émus, horrifiés ou traumatisés…Ils le sont évidemment, autant que tout à chacun. Et le 13 novembre, ils le furent et pour nombre d’entre eux, dont je suis, le resteront longtemps.

Simplement, interroger le monde en tant que sociologue est le résultat d’une démarche active de prise de recul, d’une forme d’émancipation, toujours imparfaite, par rapport à ses émotions et ses convictions. Emile Durkheim, père fondateur de la sociologie française, utilisait le terme évocateur de “prénotions” pour désigner ces idées pré-alables à la recherche, ces idées toutes faites et ces préjugés dont le sociologue doit parvenir à s’affranchir pour travailler correctement. Or en 1897 déjà, c’est à un comportement, à l’époque moralement condamné, et qui n’est pas sans lien avec les attentats de novembre, qu’Emile Durkheim a consacré son oeuvre pionnière :  Le suicide.

Depuis quelques semaines, la description que les médias dresse des auteurs des massacres de novembre a connu une sensible évolution : les assaillants n’étaient pas drogués. Il faut se rendre à l’évidence : ils étaient dans leur état “normal” au moment des faits. Des travaux ont déjà été conduits sur la manière dont on devient djihadiste, manière que certains désignent du terme de “radicalisation”. D’autres enquêtes viendront et porteront sans nul doute sur le moment précis du passage à l’acte, celui par lequel des hommes ont accepté d’en exécuter d’autres lors des attentas de novembre à Paris.

Mais, concernant elles une période plus ancienne de l’histoire, des recherches systématiques sont aujourd’hui achevées sur cette catégorie de personnes que Harald Welzer a qualifié d’Exécuteurs dans un ouvrage éponyme et au sous-titre évocateur de Des hommes normaux aux meurtriers de masse. En étudiant la manière dont des soldats allemands, qui n’étaient en rien des nazis convaincus, ont peu à peu accepté d’exécuter, à bout portant, des Juifs, jusqu’aux enfants, il interroge notre perception contemporaine. Son travail montre comment comprendre, et là encore en rien excuser, ce passage à l’acte. Il suppose de laisser de côté une grille d’analyse en termes de brutalisation pour lui en préférer une autre, en termes de normalisation. Si ces hommes se sont mués si facilement en exécuteurs, c’est parce que, loin de se réduire à des victimes d’un endoctrinement idéologique, ils étaient pris dans des groupes sociaux, des groupes de pairs, où les interactions quotidiennes les plus ordinaires rendaient normal l’acte de tuer. Exécuter constituait d’abord pour eux une manière de se montrer solidaires avec leurs compagnons de bataillon ou encore dignes de la confiance de leurs familles. Dans ce cas précis, ce sont des mécanismes sociaux ordinaires qui expliquent le passage à l’acte, une normalisation au lieu d’une brutalisation. La situation contemporaine est sans nulle doute différente mais les conclusions de cette recherche, comme celles d’autres travaux comparables, de Christopher Browning ou de Elissa Maïlander, nous invitent à aller au-delà d’une approche en termes de radicalisation pour prendre au sérieux la dimension “normale” des comportements criminels du 13 novembre.

Or, cette même normalité se retrouve sur les lieux des attentats aujourd’hui, malgré l’immensité de la souffrance dont ils sont, et resteront, les témoins. Il est normal d’en être choqué, il est difficile d’en être surpris. Nous vivons dans une société de marché. Il est donc normal que le dépôt de fleurs par les visiteurs devant le Bataclan ait spontanément généré un marché pour les vendeurs de roses à la sauvette. Il est de même normal que, place de la République, à chaque commémoration des vendeurs proposent aux badauds des drapeaux français.

 

Légendes : Photographies prises respectivement Bd Voltaire à 11h30 lors de la commémoration nationale du 10 janvier 2016 et Bd Richard Lenoir le 5 décembre 2015 à 18h30.

Chez le poissonnier de la rue Oberkampf, il est normal que le dépliant sur la pêche durable ou l’annonce de la prochaine vente d’huîtres en terrasse côtoient sur le même pan de mur, et au même niveau, l’affiche sur la cellule psychologique proposée aux habitants du 11ème touchés par les attentats.

Les faits les plus dramatiques restent des faits sociaux. Il en va de même de leur mémoire qui naît à son tour des interactions et conversations quotidiennes que les hommes et les femmes qui forment société ont entre eux. Vivre dans le “quartier du Bataclan” en compagnie de deux jeunes enfants rend d’autant plus saillant cette normalité. Ainsi en passant devant le boulevard Richard Lenoir, ma fille ne s’arrête pas sur les mots ou les fleurs mais d’abord sur une poupée, certes triste mais proche de son quotidien d’enfant de 7 ans. Mon fils, qui n’a que quatre ans, considère lui que ces accrochages sont là pour décorer. Il s’est ainsi approprié le père noël, son père noël à qui il fait coucou en passant. Lorsque le quartier est bouclé à l’occasion de telle ou telle venue de personnalités officielles, il considère les fils de plastique rouge et blanc installés au travers des rues comme autant d’occasions de passer en dessous et de franchir des obstacles comme le fait régulièrement un personnage de son dessin animé préféré. Plus encore, à chaque fois que nous passons devant des bougies allumées, il a une attitude normale pour un enfant de son âge. Il les souffle. Avec entrain. Et à mon tour, j’ai une réaction d’une mère de famille normale dans cette situation. Je lui explique que les gens les ont allumées pour qu’elles le restent : ce ne sont pas des bougies d’anniversaire.

 

Légendes : photographies prises le 9 janvier sur les grilles du Boulevard Richard Lenoir vers 12h, tout comme la photographie d’ouverture.

 

 

Nation (18/01/2016)

Je suis aujourd’hui en province. La ville ne porte aucune trace des attentats de novembre. Seule la banderole “Je suis Charlie” sur la façade du journal quotidien départemental rappelle que, en 2015, la France a vécu une vague d’attentats. Ici, bien sûr, pas de lieux du crime où aller rendre hommage. Pas davantage de drapeaux français affichés chez les commerçants ou de consignes à suivre pour recevoir un soutien psychologique. Les habitants vivent ici un tout autre quotidien que celui des riverains du “quartier du Bataclan”.

Ce constat n’est en rien un reproche. Juste une invitation à réfléchir sur ce qui constitue le caractère “national” d’un événement et ce qui lie les individus entre eux, dès lors qu’ils occupent un même territoire. Mais quel territoire ?  Le pays, la ville, le quartier ou encore la rue ?

L’absence de traces des événements dans l’espace urbain n’est bien sûr pas synonyme d’indifférence et leur omniprésence ne doit pas être interprétée systématiquement comme de l’empathie, d’autres dynamiques, par exemple de conformisme social, peuvent entrer en jeux. Plusieurs écoles de province comme de l’étranger ont d’ailleurs fait part de leur solidarité par l’intermédiaire de lettres et de dessins adressées à l’école de mes enfants.

Il reste que cette expérience de décentrement par rapport à mon quotidien au sein du “quartier du Bataclan” crée un fort sentiment d’étrangeté. Comment se forme la Nation comme communauté d’expériences ?  En ce temps d’appel à l’unité nationale, peut-on parler d’une unique expérience nationale face aux attentats ?

Nationalité (17/01/2016)

Place de la République comme devant le Bataclan, aujourd’hui encore, les drapeaux sont nombreux. Des drapeaux français certes mais aussi d’autres pays. Doit-on pour autant considérer ces drapeaux comme “étrangers” ? Ils le sont c’est indéniable : la France n’a qu’un drapeau. Mais ils ne sont peut-être pas que ça.

Ces drapeaux ont parfois été déposés par des touristes. La chronologie indique toutefois que leur apparition fut aussi le fait de Parisiens, qu’ils soient de nationalité française ou non. Juste après le 13 novembre, plusieurs textes, aujourd’hui déposés par les archives de Paris, exprimaient d’ailleurs la solidarité de tel ou tel groupe d’habitants de Paris, des Haïtiens aux Sri-Lankais en passant par Portugais, les Iraniens ou encore les Kabyles. Comment doit-on interpréter cette expression de solidarité à l’égard d’une cause nationale par un groupe particulier ?

Pour certains, cet affichage indiquerait que ces populations particulières se sentent françaises. Pour d’autres, il serait un signe supplémentaire de l’éclatement particulariste de la société française. En France, les commentateurs opposent en effet régulièrement “patriotisme” et “communautarisme”. La réaction aux attentats invite à dépasser cette dichotomie et à repenser les “codes de la différence” comme les a appelés Riva Kastoryano. La floraison de drapeaux permet de faire l’hypothèse que les individus puissent se sentir de plusieurs nationalités, à la fois d’ici et d’ailleurs, plus encore d’ici parce que d’ailleurs.

C’est ainsi à la suite des attentats de janvier 2015 que j’ai pris conscience de l’importance de la présence de personnes en lien avec la Kabylie dans le 11ème arrondissement et plus largement à Paris. Dès le 7 janvier au soir, sur la place de la République, j’ai remarqué la présence de drapeaux kabyles. Le 11 janvier, encore, j’ai été frappée du nombre de ces drapeaux bleus et jaunes au sein de la foule qui a envahi le quartier. Dans les recherches qui ne manqueront pas d’être conduites sur les réactions aux “attentats de Paris”, puisque c’est ainsi qu’on les nomme désormais, il conviendra ainsi de porter une attention particulière à la manière dont les différentes appartenances ont pu s’articuler, y compris pour se renforcer mutuellement.

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Légende de la photographie d’ouverture : Prise le 9 janvier sur le boulevard Richard Lenoir, drapeau de la Kabylie apparu sur les lieux dès les jours qui ont suivi les attentats.

Tourisme (15/01/2016)

Dès le 17 novembre, un nouveau type de passant a fait son apparition dans le 11ème arrondissement. Souvent munis d’un plan de la ville, les touristes, puisque c’est bien d’eux dont il s’agit, sont devenus une figure familière du “quartier du Bataclan”. Ils sont souvent considérés par les habitants comme des intrus, attirés par le sang et les larmes. Effectivement, il n’est pas rare que ces visiteurs photographient, parfois sous la forme d’un selfie, les traces de balle laissées sur les murs aux abords de la salle de concert.

Un concept sert à désigner ce type de tourisme : le dark tourism. Ce tourisme macabre a donné lieu à de nombreuses études, sur des terrains variés : du camp d’Auschwitz à la Nouvelle Orléans après Katrina. Cette approche est sans nul doute pertinente pour donner sens à une partie des visites du 50 Bd Voltaire. Elle ne suffit pas, toutefois, à comprendre cette nouvelle pratique touristique dans son ensemble.

En 2000, Rachel Hugues, universitaire australienne, a prêté attention aux visiteurs du Tuol Sleng Museum of Genocide Crime qui, à l’époque, donnait littéralement à voir les tortures et crimes du régime de Pol Pot au Cambodge. Ses conclusions conduisent à nuancer les motivations liées au dark tourism. Les visiteurs s’intéressent finalement peu à ce qu’ils voient. Ils ne se rendent sur ces sites non tant pour satisfaire une supposée fascination pour le mal que pour répondre à une injonction sociale à la compassion. Dans cette perspective, l’afflux de touristes dans les environs du Bataclan ne relèverait pas en premier lieu d’une déviance morale sordide mais, au contraire, d’une forme de conformisme moral humanitaire.

Si elle n’enlève rien au sentiment d’intrusion ressenti par les riverains, une telle hypothèse invite, par contre, à un autre regard sur ces passants d’un nouveau genre.

Légendes : la photographie de couverture a été prise le 30 décembre 2015 devant la poste du Boulevard Richard Lenoir à 11h du matin, la suivante a été prise hier 14 janvier à 17h40, sur le trottoir d’en face .

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Solidarité (14/01/2016)

Deux attentats ont durement frappé la Turquie cette semaine. Devant le Bataclan ce soir, aucun message n’y fait, pour l’instant, référence. Un message en hommage aux victimes du 10 octobre 2015 à Ankara y figurait lui encore mardi matin. Il a depuis été déposé par les Archives de Paris pour être conservé.

C’est par “solidarité”, comme le précise le texte écrit au dessus des portraits, que cette affiche avait été accrochée. La solidarité est en effet l’un des modes récurrents d’expression aux abords des lieux des attentats. Elle délimite des espaces partagés, au-delà des frontières et des nationalités. Constaté à l’identique à Londres et Madrid, ce cosmopolitisme du post-traumatisme frappe alors autant par son étendu que par ses limites. Certains messages dénoncent ainsi une solidarité à géométrie variable faisant des hommages aux victimes des attentats un lieu d’expression politique. Les grilles du Bd Richard Lenoir deviennent alors la manifestation de liens de solidarité qui, au final, lient les déposants non tant aux victimes de novembre 2015 qu’à d’autres collectifs.

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Détour (12/01/2016)

Messages (11/01/2016)

Ce lundi matin, lendemain de commémoration nationale, de nouveaux accrochages sont visibles sur le boulevard Richard Lenoir. Quelqu’un a parsemé les grilles de clichés, dans les deux sens du terme. Des images (plastifiées) de messages accrochés à des grilles sont accrochées à des grilles, des images de bougies flottent au dessus de vraies bougies. Le choix du noir et blanc, symbole du passé, ajoute à cette mise en abyme commémorative. Comme hier place de la République, le message que la commémoration porte est ici auto-référencé.

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Bien sûr, d’autres nouveaux messages parlent de la République et du “vivre-ensemble”. A l’opposé, certains, minoritaires mais très explicites, proposent une critique, virulente, de l’islam dans son ensemble.

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Entre les deux, un registre patriotique est  mobilisé.

Aux alentours de 12h, devant le café du Bataclan, et alors que la pluie a conduit de nombreuses personnes à s’abriter sous le store, un homme passe en faisant le salut nazi à l’attention de cette petite foule, au son d’un “Heil” qui ne laisse planer aucune ambiguïté.

Derrière l’auto-référencement de la commémoration, les messages exprimés sont donc très divers, parfois irréconciliables. A l’opposé du consensus recherché par l’événement commémoratif.

Abyme (10/01/2016)

Ce dimanche, le quartier est à nouveau le théâtre d’un événement d’envergure national. Sur le boulevard Voltaire, les voitures sont remplacées par les piétons qui se rendent sur la place de la République. La destinée de la place depuis janvier 2015 aurait-elle été identique sans les travaux d’aménagement de 2013 qui en ont fait une zone piétonne ? En présence de l’ancienne place, traversée de toute part par les voitures, le lieu de rassemblement aurait peut-être été la place de la Bastille, lieu traditionnel de rassemblements citoyens qui ont fait date. Le calcul de distance indique d’ailleurs que la rue Nicolas Appert est plus proche de Bastille que de République (1km au lieu de 1,2 km). De la région Centre aux faubourgs de Medellin, il est fréquent que politiques d’aménagement urbain et politiques de mémoire soient étroitement liées. Dans le cas présent, une politique urbaine municipale a influé sur la forme prise par une commémoration nationale.

Loin de toute rigueur sociologique, et à vue de nez d’une habitante du quartier, le constat s’impose : la cérémonie d’aujourd’hui a peu de succès. Les badauds sont peu nombreux. Les riverains affichent leur indifférence. Certains d’entre eux, tels des propriétaires, attendent toutefois le départ des visiteurs pour aller arpenter leur domaine. J’ai adopté une attitude intermédiaire. Habitante en retrait certes mais aussi sociologue soucieuse de voir par elle-même, j’ai pris part à la dernière partie de la cérémonie.

 

Plus exactement, j’ai assisté à une partie de la cérémonie depuis une partie de l’espace de la place. En effet, cette cérémonie était construite sur le mode de la mise en abyme. Une mise en abyme spatiale d’abord : renouant avec l’ancienne séparation de la place en deux espaces de circulation automobile, la “vraie” cérémonie, en présence de François Hollande, se déroulait côté 10ème tandis que l’autre, réservée aux badauds, était cantonnée côté 11ème. Nous pouvions assister à l’événement grâce à une retransmission de la cérémonie sur un écran géant, qui tout en donnant à voir ce qui se passait juste derrière lui jouait le rôle de frontière.

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Mais la mise en abyme fut également temporelle. Une fois la cérémonie terminée, l’écran a continué à faire défiler des images. Des images non du passé commémoré ou des leçons à en tirer mais des commémorations elles-mêmes, à tel point que devant la statue de Marianne nous visionnions des images de la statue de Marianne, prises à différents moments depuis janvier 2015. Cette mise en abyme limite l’horizon de la commémoration à elle-même, en la construisant sur un mode cyclique et non plus linéaire.

Cette mise en abyme commémorative n’est pas chose nouvelle. Parmi les nombreuses journées de commémoration nationale instaurées par l’Etat français depuis 2000, deux dates ont été choisis sur ce mode-là, à défaut d’un consensus et d’une volonté politique quant au sens, au “message”, à donner à la commémoration en question. Depuis 2003, chaque 5 décembre a lieu une journée nationale d’hommage aux Morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie. La date a été choisie en référence à l’inauguration, le 5 décembre 2002 par le Président de la République, d’un monument en l’honneur de ces combattants. De même, depuis 2006, le 10 mai est chaque année la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Or le choix du 10 mai fait d’abord référence à l’adoption à l’unanimité en 2001, en dernière lecture au Sénat, de la loi qui reconnaît l’esclavage et la traite comme crime contre l’humanité. Dans ces deux cas aussi, le choix d’une commémoration sur le mode de la mise en abyme relevait pour partie d’une difficulté à délimiter ce que les passés en question devaient signifier pour la société contemporaine et quelles leçons il convenait d’en tirer.

Photographie (9/01/2016)

Toute interprétation prend appui sur des matériaux, du geste observé à la parole entendue. Ces matériaux dépendent des questions que l’on se pose autant que des questions que l’on pose. Ce matin, boulevard Richard Lenoir, un visiteur prenait des photographies des fleurs et des messages. Un journaliste l’a abordé en l’interrogeant : “Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes venu vous recueillir sur les lieux des attentats ?”. L’homme a accepté les termes du dialogue et a répondu poliment à la question qui lui était posée. Mais photographier est-il se recueillir, comme me l’a fait immédiatement remarqué ma collègue Jeanne Teboul, présente sur place ?

Depuis le 13 novembre, la relation qui se joue aux lieux des attentats passe très largement par la photographie. Les gens viennent et prennent un cliché. Cette pratique se retrouve, là encore, à l’identique dans les musées. Chloé Roubert a, par exemple, montré comment la Pierre de Rosette, exposée au British Museum, existe d’abord à travers les photographies qui en sont prises.

Loin du recueillement, cette pratique est d’abord  une manière pour le visiteur de faire sien le sujet de la photographie, ici le vestige archéologique, là l’hommage aux victimes des attentats. Photographier c’est ensuite témoigner, attester de sa présence sur place. Et là encore les manières de le faire peuvent être très éloignées de ce que l’on attend habituellement du recueillement. Si les selfies sont rares sur le boulevard Richard Lenoir, ils sont plus fréquents Passage Saint-Pierre-Amelot où débouche la sortie de secours du Bataclan. Les murs de la rue comptent plusieurs impacts de balles. Il n’est pas rare de voir des individus les prendre pour décor de leurs portraits photographiques en situation.

“Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes venu vous recueillir sur les lieux des attentats ?” aurait pu être une question formulée par un chercheur. Elle aurait toutefois été mal formulée en ce qu’elle enferme le dialogue désiré dans des préconceptions qui empêchent toute découverte. Les manuels de méthodologie à destination des apprentis sociologues recommandent, à l’inverse, d’engager la conversation à partir des pratiques concrètes des individus, en d’autres termes de partir d’eux et non de soi et de ses prénotions. “Quand ?”, “quoi ?” et “avec qui ?” plutôt que “comment ?”, “pourquoi ?” et “pour quelles raisons ?”. L’évocation de pratiques concrètes fait en effet davantage ressortir les valeurs et les croyances des individus que lorsque la question leur est posée d’emblée, telle une injonction à adhérer et à croire. Une fois ce principe posé la tâche n’en est pas moins délicate. Cela fait plusieurs jours que, avec des collègues, nous sommes à la recherche d’une façon pertinente d’aborder les visiteurs.”Est-ce la première fois que vous venez ?” est pour l’heure notre invitation au dialogue. D’autres chroniques seront l’occasion de revenir, avec un oeil critique, sur ce choix.