Regards (6/01/2016)

Cet après-midi, je suis allée observer les abords de chacune des deux plaques apposées hier dans le quartier. Une demi heure à chaque fois. Aucune conclusion statistique ne peut bien sûr en être tirée, seulement des indices qui peuvent être lus à la lumière des travaux de recherche existants.

Boulevard Richard Lenoir. Une centaine de personnes sont passées devant la plaque à la mémoire d’Ahmed Merabet. Plus des deux tiers se sont arrêtés pour la regarder et ont pris, en moyenne, leur temps pour la lire et s’imprégner du lieu.

Rue Nicolas Appert. Les passants ont été deux fois moins nombreux, sur le même laps de temps. Et une petite minorité d’entre eux a effectivement regarder la plaque, à chaque fois brièvement.

J’ai retrouvé un homme sur les deux sites. Il était clairement venu pour regarder en détails les deux plaques. Ce fut tout, si l’on met de côté les quelques journalistes venus chercher des images.

Les gens sont-ils pour autant plus “intéressés” par le destin d’Ahmed Merabet que par celui des autres victimes de janvier 2015 dans le 11ème arrondissement ? Poser la question en ces termes serait déjà anticiper la réponse. Il s’agit au contraire d’interroger autrement les indices, modestes évidemment, rassemblés aujourd’hui.

Si aucune enquête ethnographique d’envergure n’a jusqu’ici été réalisée sur les badauds qui visitent la ville à travers ses plaques commémoratives, il en va différemment de ceux qui déambulent régulièrement dans les musées. Ces badauds devenus “visiteurs” ont, eux, été observés presque sous tous les angles. Il est solidement établi que leur expérience des expositions est encadrée par les possibilités physiques de circulation à l’intérieur du musée : de la taille des salles à la largeur des couloirs, en passant par l’affluence ou la hauteur d’accrochage des oeuvres. L’expérience de visite est, et parfois même d’abord, une expérience spatiale.

Munie de cette grille d’analyse, il est possible de considérer plusieurs différences entre les deux plaques inaugurées hier dans le quartier. Tout d’abord le boulevard Richard Lenoir est un axe passant, en vélo (il est bordé d’une piste cyclable) comme à pied, à la différence de la rue Nicolas Appert, qui, courte, ne débouche sur aucune artère. Ensuite la plaque en mémoire d’Ahmed Merabet est placée à hauteur de regard tandis que celle en hommage à l’équipe de Charlie Hebdo est apposée bien plus haut sur le mur, créant ainsi une mise distance moins propice à l’empathie.

Evidemment cette lecture matérielle du regard ne peut se suffire à elle-même : l’évocation d’un seul individu, d’un côté, celle d’un groupe, de l’autre peut effectivement favoriser l’identification des visiteurs à la victime tandis que l’origine ethnico-religieuse attribuée à Ahmed Merabet peut conduire certains à considérer son destin comme particulièrement exemplaire. Cette lecture matérielle, et donc en un sens banale, invite toutefois à garder à l’esprit qu’en matière de commémoration les effets produits, qui restent largement à démontrer car à étudier, peuvent ne pas découler uniquement du passé évoqué ni même des mots utilisés pour en faire le récit.

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