Interprétation (8/01/2016)

Il est très difficile pour l’observateur, fut-il chercheur, de saisir le sens des pratiques commémoratives. Pourquoi et selon quel(s) cheminement(s), au propre comme au figuré, les visiteurs se rendent-ils sur les lieux des attentats ? Quelle(s) signification(s) donnent-ils aux mots, photographies, objets et autres drapeaux qu’ils y déposent ?

Après les attentats de 2001 aux Etats-Unis, des textes ont peu à peu recouvert les murs de la New York. Ces “écrits de septembre” comme les a nommés Béatrice Fraenkel ont donné lieu à plusieurs analyses passionnantes quant à leurs contenus ou, plus rarement, à leurs dispositions spatiales. L’étude des Livres d’or remplis par les visiteurs d’exposition ont en effet montré, depuis longtemps déjà, que le message laissé par une personne est largement influencé par celui déposé, un peu plus haut sur la page, par la personne précédente.

Ces approches textuelles et spatiales connaissent pourtant des limites en ce qu’il leur est impossible de retracer qui, et selon quelle démarche, a déposé tel ou tel “hommage”. Nommer et donc qualifier ce qui est laissé dans l’espace de la ville en réaction aux attentats constitue déjà un acte d’interprétation pour lequel le chercheur n’a finalement que peu de données sur lesquelles prendre appui. Que  constituent ces “choses” déposées sur le trottoir du Bataclan depuis le 13 novembre ?

Le 5 janvier, quatre de mes collègues ont accepté de m’accompagner pour observer, pendant plusieurs heures, le croisement des boulevards Richard Lenoir et Voltaire. Certains d’entre nous avaient pour mission de dresser un portrait global des visiteurs en termes de genres, de résidences, d’âges ou encore d’attitudes, entre la rapide prise de photographie et la lecture précise de tous les écrits. D’autres parmi nous ont consacré leur temps à engager la conversation avec des individus en particulier. Pendant l’heure où nous sommes restés sur les lieux, quatre “offrandes” ont été déposées : trois bouquets et un texte, déjà plastifié et donc visiblement destiné par son auteur à durer et à être conservé.

Mon collègue Brian Chauvel a saisi l’occasion de s’entretenir de manière informelle avec la personne venue le déposer. Ce document dont la photographie est ici reproduite,et qui a vocation à rejoindre le fonds en  voie de constitution aux archives de Paris, aura donc lui son récit. Il fait à cet égard exception. Au-delà de ce cas isolé, la manière de collecter des données qui permettent de mettre en perspective les hommages collectés fera l’objet d’une prochaine chronique.

 IMG_1276Ce texte a été déposé à 12h20 le 5 janvier 2016 au bout de plusieurs essais de placement sur le grillage du square du boulevard Richard Lenoir par un homme muni d’une canne qui avait du mal à se déplacer. Retraité des services postaux parisiens, cet homme réside désormais dans la Creuse. Il effectue actuellement son premier séjour à Paris depuis novembre 2015. Il est venu en compagnie de son ancien collègue qui a l’habitude d’accompagner ses amis de passage sur les lieux. Ce collègue a en effet perdu un ami proche au Bataclan.

 

 

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