Photographie (9/01/2016)

Toute interprétation prend appui sur des matériaux, du geste observé à la parole entendue. Ces matériaux dépendent des questions que l’on se pose autant que des questions que l’on pose. Ce matin, boulevard Richard Lenoir, un visiteur prenait des photographies des fleurs et des messages. Un journaliste l’a abordé en l’interrogeant : “Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes venu vous recueillir sur les lieux des attentats ?”. L’homme a accepté les termes du dialogue et a répondu poliment à la question qui lui était posée. Mais photographier est-il se recueillir, comme me l’a fait immédiatement remarqué ma collègue Jeanne Teboul, présente sur place ?

Depuis le 13 novembre, la relation qui se joue aux lieux des attentats passe très largement par la photographie. Les gens viennent et prennent un cliché. Cette pratique se retrouve, là encore, à l’identique dans les musées. Chloé Roubert a, par exemple, montré comment la Pierre de Rosette, exposée au British Museum, existe d’abord à travers les photographies qui en sont prises.

Loin du recueillement, cette pratique est d’abord  une manière pour le visiteur de faire sien le sujet de la photographie, ici le vestige archéologique, là l’hommage aux victimes des attentats. Photographier c’est ensuite témoigner, attester de sa présence sur place. Et là encore les manières de le faire peuvent être très éloignées de ce que l’on attend habituellement du recueillement. Si les selfies sont rares sur le boulevard Richard Lenoir, ils sont plus fréquents Passage Saint-Pierre-Amelot où débouche la sortie de secours du Bataclan. Les murs de la rue comptent plusieurs impacts de balles. Il n’est pas rare de voir des individus les prendre pour décor de leurs portraits photographiques en situation.

“Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes venu vous recueillir sur les lieux des attentats ?” aurait pu être une question formulée par un chercheur. Elle aurait toutefois été mal formulée en ce qu’elle enferme le dialogue désiré dans des préconceptions qui empêchent toute découverte. Les manuels de méthodologie à destination des apprentis sociologues recommandent, à l’inverse, d’engager la conversation à partir des pratiques concrètes des individus, en d’autres termes de partir d’eux et non de soi et de ses prénotions. “Quand ?”, “quoi ?” et “avec qui ?” plutôt que “comment ?”, “pourquoi ?” et “pour quelles raisons ?”. L’évocation de pratiques concrètes fait en effet davantage ressortir les valeurs et les croyances des individus que lorsque la question leur est posée d’emblée, telle une injonction à adhérer et à croire. Une fois ce principe posé la tâche n’en est pas moins délicate. Cela fait plusieurs jours que, avec des collègues, nous sommes à la recherche d’une façon pertinente d’aborder les visiteurs.”Est-ce la première fois que vous venez ?” est pour l’heure notre invitation au dialogue. D’autres chroniques seront l’occasion de revenir, avec un oeil critique, sur ce choix.

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