Abyme (10/01/2016)

Ce dimanche, le quartier est à nouveau le théâtre d’un événement d’envergure national. Sur le boulevard Voltaire, les voitures sont remplacées par les piétons qui se rendent sur la place de la République. La destinée de la place depuis janvier 2015 aurait-elle été identique sans les travaux d’aménagement de 2013 qui en ont fait une zone piétonne ? En présence de l’ancienne place, traversée de toute part par les voitures, le lieu de rassemblement aurait peut-être été la place de la Bastille, lieu traditionnel de rassemblements citoyens qui ont fait date. Le calcul de distance indique d’ailleurs que la rue Nicolas Appert est plus proche de Bastille que de République (1km au lieu de 1,2 km). De la région Centre aux faubourgs de Medellin, il est fréquent que politiques d’aménagement urbain et politiques de mémoire soient étroitement liées. Dans le cas présent, une politique urbaine municipale a influé sur la forme prise par une commémoration nationale.

Loin de toute rigueur sociologique, et à vue de nez d’une habitante du quartier, le constat s’impose : la cérémonie d’aujourd’hui a peu de succès. Les badauds sont peu nombreux. Les riverains affichent leur indifférence. Certains d’entre eux, tels des propriétaires, attendent toutefois le départ des visiteurs pour aller arpenter leur domaine. J’ai adopté une attitude intermédiaire. Habitante en retrait certes mais aussi sociologue soucieuse de voir par elle-même, j’ai pris part à la dernière partie de la cérémonie.

 

Plus exactement, j’ai assisté à une partie de la cérémonie depuis une partie de l’espace de la place. En effet, cette cérémonie était construite sur le mode de la mise en abyme. Une mise en abyme spatiale d’abord : renouant avec l’ancienne séparation de la place en deux espaces de circulation automobile, la “vraie” cérémonie, en présence de François Hollande, se déroulait côté 10ème tandis que l’autre, réservée aux badauds, était cantonnée côté 11ème. Nous pouvions assister à l’événement grâce à une retransmission de la cérémonie sur un écran géant, qui tout en donnant à voir ce qui se passait juste derrière lui jouait le rôle de frontière.

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Mais la mise en abyme fut également temporelle. Une fois la cérémonie terminée, l’écran a continué à faire défiler des images. Des images non du passé commémoré ou des leçons à en tirer mais des commémorations elles-mêmes, à tel point que devant la statue de Marianne nous visionnions des images de la statue de Marianne, prises à différents moments depuis janvier 2015. Cette mise en abyme limite l’horizon de la commémoration à elle-même, en la construisant sur un mode cyclique et non plus linéaire.

Cette mise en abyme commémorative n’est pas chose nouvelle. Parmi les nombreuses journées de commémoration nationale instaurées par l’Etat français depuis 2000, deux dates ont été choisis sur ce mode-là, à défaut d’un consensus et d’une volonté politique quant au sens, au “message”, à donner à la commémoration en question. Depuis 2003, chaque 5 décembre a lieu une journée nationale d’hommage aux Morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie. La date a été choisie en référence à l’inauguration, le 5 décembre 2002 par le Président de la République, d’un monument en l’honneur de ces combattants. De même, depuis 2006, le 10 mai est chaque année la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Or le choix du 10 mai fait d’abord référence à l’adoption à l’unanimité en 2001, en dernière lecture au Sénat, de la loi qui reconnaît l’esclavage et la traite comme crime contre l’humanité. Dans ces deux cas aussi, le choix d’une commémoration sur le mode de la mise en abyme relevait pour partie d’une difficulté à délimiter ce que les passés en question devaient signifier pour la société contemporaine et quelles leçons il convenait d’en tirer.

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