Normalité (21/01/2016)

 

Comprendre les comportements des hommes et des femmes, en ce qu’ils vivent en société, est l’une des principales raisons d’être de la sociologie. En cela, et comme le rappelle avec force Bernard Lahire dans un ouvrage récent, la sociologie ne cherche pas d’ “excuses” aux individus, tout simplement parce qu’elle ne formule pas ses questionnements en termes moraux. Dire cela ne veut pas dire que les sociologues ne sont jamais émus, horrifiés ou traumatisés…Ils le sont évidemment, autant que tout à chacun. Et le 13 novembre, ils le furent et pour nombre d’entre eux, dont je suis, le resteront longtemps.

Simplement, interroger le monde en tant que sociologue est le résultat d’une démarche active de prise de recul, d’une forme d’émancipation, toujours imparfaite, par rapport à ses émotions et ses convictions. Emile Durkheim, père fondateur de la sociologie française, utilisait le terme évocateur de “prénotions” pour désigner ces idées pré-alables à la recherche, ces idées toutes faites et ces préjugés dont le sociologue doit parvenir à s’affranchir pour travailler correctement. Or en 1897 déjà, c’est à un comportement, à l’époque moralement condamné, et qui n’est pas sans lien avec les attentats de novembre, qu’Emile Durkheim a consacré son oeuvre pionnière :  Le suicide.

Depuis quelques semaines, la description que les médias dresse des auteurs des massacres de novembre a connu une sensible évolution : les assaillants n’étaient pas drogués. Il faut se rendre à l’évidence : ils étaient dans leur état “normal” au moment des faits. Des travaux ont déjà été conduits sur la manière dont on devient djihadiste, manière que certains désignent du terme de “radicalisation”. D’autres enquêtes viendront et porteront sans nul doute sur le moment précis du passage à l’acte, celui par lequel des hommes ont accepté d’en exécuter d’autres lors des attentas de novembre à Paris.

Mais, concernant elles une période plus ancienne de l’histoire, des recherches systématiques sont aujourd’hui achevées sur cette catégorie de personnes que Harald Welzer a qualifié d’Exécuteurs dans un ouvrage éponyme et au sous-titre évocateur de Des hommes normaux aux meurtriers de masse. En étudiant la manière dont des soldats allemands, qui n’étaient en rien des nazis convaincus, ont peu à peu accepté d’exécuter, à bout portant, des Juifs, jusqu’aux enfants, il interroge notre perception contemporaine. Son travail montre comment comprendre, et là encore en rien excuser, ce passage à l’acte. Il suppose de laisser de côté une grille d’analyse en termes de brutalisation pour lui en préférer une autre, en termes de normalisation. Si ces hommes se sont mués si facilement en exécuteurs, c’est parce que, loin de se réduire à des victimes d’un endoctrinement idéologique, ils étaient pris dans des groupes sociaux, des groupes de pairs, où les interactions quotidiennes les plus ordinaires rendaient normal l’acte de tuer. Exécuter constituait d’abord pour eux une manière de se montrer solidaires avec leurs compagnons de bataillon ou encore dignes de la confiance de leurs familles. Dans ce cas précis, ce sont des mécanismes sociaux ordinaires qui expliquent le passage à l’acte, une normalisation au lieu d’une brutalisation. La situation contemporaine est sans nulle doute différente mais les conclusions de cette recherche, comme celles d’autres travaux comparables, de Christopher Browning ou de Elissa Maïlander, nous invitent à aller au-delà d’une approche en termes de radicalisation pour prendre au sérieux la dimension “normale” des comportements criminels du 13 novembre.

Or, cette même normalité se retrouve sur les lieux des attentats aujourd’hui, malgré l’immensité de la souffrance dont ils sont, et resteront, les témoins. Il est normal d’en être choqué, il est difficile d’en être surpris. Nous vivons dans une société de marché. Il est donc normal que le dépôt de fleurs par les visiteurs devant le Bataclan ait spontanément généré un marché pour les vendeurs de roses à la sauvette. Il est de même normal que, place de la République, à chaque commémoration des vendeurs proposent aux badauds des drapeaux français.

 

Légendes : Photographies prises respectivement Bd Voltaire à 11h30 lors de la commémoration nationale du 10 janvier 2016 et Bd Richard Lenoir le 5 décembre 2015 à 18h30.

Chez le poissonnier de la rue Oberkampf, il est normal que le dépliant sur la pêche durable ou l’annonce de la prochaine vente d’huîtres en terrasse côtoient sur le même pan de mur, et au même niveau, l’affiche sur la cellule psychologique proposée aux habitants du 11ème touchés par les attentats.

Les faits les plus dramatiques restent des faits sociaux. Il en va de même de leur mémoire qui naît à son tour des interactions et conversations quotidiennes que les hommes et les femmes qui forment société ont entre eux. Vivre dans le “quartier du Bataclan” en compagnie de deux jeunes enfants rend d’autant plus saillant cette normalité. Ainsi en passant devant le boulevard Richard Lenoir, ma fille ne s’arrête pas sur les mots ou les fleurs mais d’abord sur une poupée, certes triste mais proche de son quotidien d’enfant de 7 ans. Mon fils, qui n’a que quatre ans, considère lui que ces accrochages sont là pour décorer. Il s’est ainsi approprié le père noël, son père noël à qui il fait coucou en passant. Lorsque le quartier est bouclé à l’occasion de telle ou telle venue de personnalités officielles, il considère les fils de plastique rouge et blanc installés au travers des rues comme autant d’occasions de passer en dessous et de franchir des obstacles comme le fait régulièrement un personnage de son dessin animé préféré. Plus encore, à chaque fois que nous passons devant des bougies allumées, il a une attitude normale pour un enfant de son âge. Il les souffle. Avec entrain. Et à mon tour, j’ai une réaction d’une mère de famille normale dans cette situation. Je lui explique que les gens les ont allumées pour qu’elles le restent : ce ne sont pas des bougies d’anniversaire.

 

Légendes : photographies prises le 9 janvier sur les grilles du Boulevard Richard Lenoir vers 12h, tout comme la photographie d’ouverture.

 

 

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