Données (26/01/2016)

En 1897, pour comprendre les causes du Suicide, Emile Durkheim s’est appuyé sur des données statistiques. Examinant la propension au suicide selon les caractéristiques sociales des individus, il a, par exemple, mis en évidence que le mariage était protecteur pour les hommes tandis qu’il rendait les femmes plus enclines à mettre fin à leurs jours.

Quelles données le chercheur peut-il utiliser pour comprendre ce qui se joue aux abords des lieux des attentats ? En tant qu’habitante, j’ai parfois l’impression que la fréquentation du quartier a très nettement augmenté depuis novembre 2015 et que la population qui s’y ballade n’est plus la même. En tant que sociologue, j’ai l’obligation de remettre cette impression en cause, ou du moins de la mettre en suspens, pour chercher à l’étayer sur des données. Une donnée n’existe toutefois pas par elle-même, elle doit être construite et ne constitue jamais qu’un des indices à partir desquels produire de la connaissance sur la société contemporaine.

Au titre de sa politique d’open data, la ratp rend ainsi publics les chiffres de fréquentation de chacune des stations de métro parisienne. L’année 2014 est en ligne, 2015 le sera prochainement. La comparaison des mois de novembre à janvier pour chacune des deux années, et pour les stations des lignes 5, 8 et 9, qui séparent République, le Bataclan et Charlie Hebdo, devrait ainsi constituer un tel indice. Je tenterai d’en rendre compte dans une prochaine chronique.

Mais une fois que les gens se trouvent dans le quartier qu’y font-ils ? Et qui sont-ils ? Spontanément, et en tant que simple passante qui observe les lieux à chaque fois qu’elle passe boulevard Richard Lenoir, j’avais la conviction que les visiteurs étaient principalement des touristes et qu’ils étaient venus en couple. Depuis le 5 janvier, seule ou avec des collègues (Sylvain Antichan, Marion Charpenel, Brian Chauvel, Julie Lavielle, Brett Le Saint, Jeanne Teboul et Gérôme Truc), j’ai ainsi réalisé plusieurs séquences d’observation avec pour objectif de produire quelques données chiffrées et ainsi de remettre en question mes impressions de riverain.

Le premier constat est que les profils des visiteurs différent sensiblement entre la semaine et les week-end, et selon les heures évidemment. Pourtant, et au regard de ces quelques données qui devront être complétées par exemple à partir du travail de Maëlle Bazin sur la Place de la République, les touristes apparaissent finalement comme minoritaires, même les week-end. Les Parisiens restent presque toujours les plus nombreux à regarder. Plus encore, et à ma grande surprise, les gens du quartier sont nombreux à s’arrêter, parfois longuement, pour, comme moi finalement, observer ce qu’il y a de nouveau. Les mardi et jeudi, jours de marché sur le boulevard, ils sont facilement identifiables à leur cabas, comme ce matin dans la photographie ci-dessous.

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Ainsi en moyenne entre 1/3 et 1/2 des personnes qui passent sur ce trottoir s’arrêtent pour regarder, et souvent lire, ce qui s’y trouve. Ce constat invite à un travail de recherche approfondi sur ce que les attentats ont fait au quartier, à l’image de l’enquête conduite par Gregory Smithsimon sur le voisinage de Ground Zero, après les attentats du 11 septembre à New York.

Autre remise en cause de mes impressions, les couples sont en réalité minoritaires parmi les visiteurs. Ils avaient peut-être davantage retenu mon attention du fait des rôles sexués que j’avais pu observer en leur sein. En effet, mais cette dimension fera l’objet d’une chronique ultérieure, en semaine comme le week-end, une différenciation des pratiques en fonction du genre, masculin ou féminin, du visiteur semble se dessiner. Les femmes lisent davantage, et en détails, les textes des hommages déposés et se tiennent plus proches des objets. Les hommes gardent leur distance, se contentent plus souvent d’une vue d’ensemble et utilisent davantage la médiation photographique. Ainsi au sein du couple, c’est le conjoint qui est en charge de prendre des photographies. Sur ce point, la question des appartenances de genre, déjà centrale pour Emile Durkheim en 1897, semble à nouveau une dimension à prendre en compte dans l’ensemble des enquêtes qui, mises en oeuvre par des chercheurs ou des journalistes, sont en cours sur ce qu’il est désormais d’usage de qualifier de “réactions aux attentats”.

 

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