Vacances (28/02/2016)

A Paris, les enfants sont en vacances. Cela fait maintenant une semaine que je ne passe plus quotidiennement devant le Bataclan. Je m’y suis toutefois rendue à trois reprises, pendant une quarantaine de minutes à chaque fois. Pour observer.

Le croisement du boulevard Voltaire et du boulevard Richard Lenoir s’est récemment transformé, tant dans son apparence que dans sa fréquentation.

Les hommages et les fleurs qui occupaient une large part du boulevard Richard Lenoir sont désormais presque inexistants. Le lecteur qui a l’habitude de lire ces chroniques comparera ainsi sans difficulté la photographie des grilles vertes, vides, avec d’autres images, antérieures ,du même lieu, chargé de fleurs et d’écrits. Les barrières grises qui se trouvent toujours devant le Bataclan étaient, elles, restées vides depuis les premières collectes par les archives de Paris. Elles se remplissent à nouveau depuis quelques jours, comme le montre la photographie suivante.

Ecrit 22 février bataclan

Le centre d’attraction a ainsi, une nouvelle fois, traversé la chaussée. Actuellement, presque plus personne ne se rend le long du square et les visiteurs se rassemblent à nouveau, en masse, devant le Bataclan, plus exactement devant le café du même nom mitoyen de la salle de concert.

Le nombre de ces visiteurs a, de plus, augmenté cette semaine. Après les trois séquences d’observation de ces derniers jours, il apparaît clairement qu’il s’agit de vacanciers de province venus souvent en compagnie d’enfants. D’ailleurs, cela n’a pas échappé à une amie de mon fils, âgée de 5 ans. En passant devant le lieu du massacre, elle a demandé à ses parents “les touristes c’est eux qui tuent tout le monde ?”. Tentative pour une jeune enfant de donner un sens à ce qu’elle voit régulièrement en lien avec ce qu’elle n’a jamais vu …mais dont tout le monde parle.

Groupes (24/02/2016)

Des individus, seuls, en familles ou accompagnés par quelques amis, se rendent régulièrement au Bataclan. Moins souvent mais tout de même régulièrement, il arrive que je tombe sur des visites en groupe, formant alors des collectifs institués. Dans la photographie suivante, il s’agit de jeunes adolescents encadrés par trois adultes et venus en vélo. Je les ai croisé en rentrant d’une promenade en famille le dimanche 31 janvier 2016.
Groupe 31 janvier

Le 28 janvier c’est Danièle, une amie, habitante du quartier, qui a pris la photographie de ce groupe d’étudiants égyptiens venus au Bataclan et qui fait l’ouverture de cette chronique. L’image est impressionnante par la taille du groupe, fait de garçons et de filles, mais aussi par la mise en scène. Ici les membres du groupe, drapeaux en mains, posent pour être photographiés, un de leurs camarades se situe aux côtés de Danièle pour prendre ce cliché.  Pourquoi une telle image ?

Le drapeau blanc en bas à gauche porte en réalité un logo qui m’a permis d’identifier l’étendard d’une université du Caire, scientifique et ouverte à l’international. J’ai décidé de le cacher comme les visages, la plupart jeunes comme le sont ceux d’étudiants. J’ai fait ce choix car je n’ai pas trouvé de trace de cette photographie sur internet et donc de son usage public. J’ai regardé sur le site et la page facebook de l’université en question. J’ai fait une recherche inversée par google image et  tineye. Sans succès. Ne voulant pas préjuger du sens qu’ont voulu leur donner ceux qui l’ont prise et donc de ce à quoi ils la destinaient (simple souvenir privé d’un moment partagé, certes dans l’espace public), j’ai décidé de conserver l’anonymat du groupe.

La question reste toutefois entière : pourquoi une telle visite ? Les visages sont souriants et l’image dégage une vraie joie d’être ensemble, ici devant le café du Bataclan. En affichant leurs drapeaux, de leur pays et de leur école. La scène a les traits d’un manifeste mais de quoi ?

Accrochage (16/02/2016)

Aux Archives de Paris, dans plusieurs archives départementales, dans des collectifs d’habitants ou encore à l’Université d’Harvard aux Etats-Unis, conservateurs, archivistes et simples citoyens se mobilisent, certains depuis janvier 2015, pour rassembler, nettoyer, conserver, et parfois numériser, les textes, objets, dessins et graffitis suscités par les attentats. Les médias ont déjà, à loisir, reproduit quelques-uns de ces documents, en privilégiant certains, plus graphiques, à d’autres, devenus ainsi invisibles. Des artistes les ont photographiés et exposent aujourd’hui leur travail. Des éditeurs s’intéressent à ces fonds documentaires pour en faire des livres. Enfin, des chercheurs, dont je suis, sont impatients de pouvoir consulter en détails les traces ainsi archivées et essayer de leur donner sens. Ces mobilisations sont sans nul doute importantes et évidemment compréhensibles.

Il reste que vivre dans le quartier où ces hommages sont déposés, et ainsi les voir tous les jours, fait prendre singulièrement conscience des précautions dont il faut, et faudra, se munir dans l’interprétation de ces documents.

Tout d’abord, et c’est une évidence, les hommages déposés dans l’espace public et au grand air sont fragiles, exposés aux vols comme aux intempéries. Au grand dam de l’homme du collection 17 plus jamais observé à République le 30 décembre dernier, tous les gens ne protègent pas de plastique leurs dessins ou leurs lettres. La pluie et le vent sont donc les premiers à façonner le sens des messages qui vont nous rester. Or il peut être fait l’hypothèse que protéger ses messages avant de les déposer n’est pas le fait de n’importe qui ou du moins est davantage le fait de porteurs de certains documents que d’autres, dont les messages de fragiles deviendront finalement invisibles pour l’histoire.

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Légende : Boulevard Richard Lenoir en face du Bataclan, peinture à message qui fédère au fur à mesure d’autres messages aux contenus différents pour constituer un nouveau document composite, ici renversée face au sol par la pluie et le vent le 9 février 2016. Le recto est en ouverture de cette chronique.

Protéger au préalable son message des caprices de la météo implique de se sentir légitime à s’exprimer publiquement et invite à délimiter qui le fait et qui ne le fait pas : les femmes plutôt que les hommes ? Les  touristes davantage que les Parisiens ? Parmi ces derniers, les personnes ayant un certain niveau d’études et une pratique suffisante du français ? Et bien d’autres questions, sans doute mal posées, mais qui restent ouvertes.

Ensuite, le lieu où les messages sont déposés développe une vie autonome et structure à son tour les réactions aux attentats telles que nous allons les conserver pour l’avenir. Je ne sais pas quand cette peinture sur bois avec le mot “Love”  a été déposée. La première trace que j’en ai est le 20 décembre 2015. Le panneau était alors vierge de tout message additionnel. Peu à peu, il est devenu un lieu d’accrochage d’autres messages, tous plastifiés justement et solidement collés.

Accrochage 31 janvier 2

Légende : panneau le 8 février 2016, recouvert de cinq textes d’auteurs différents.

Il est évident que ces hommages peuvent, et doivent, donner lieu à des analyses séparées et le feront. Il reste qu’ils forment maintenant un tout. Il est ainsi impossible de les séparer. Or comment penser qui est l’auteur, collectif, de ce nouvel ensemble ?

 

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Légende : messages individuels apposés sur la peinture dans leur ordre d’apparition et avec mention de la date où j’ai pu constater celle-ci, respectivement le 28 décembre 2015, le 19 janvier (l’attentat de Ouagadougou a eu lieu le 15 janvier), le 20 janvier et le 31 janvier 2016.

 

 

 

 

Témoins (13/02/2016)

J’ai longuement hésité sur le titre de cette chronique. “témoins” ou “riverains” ? “témoins” parce que “riverains” ?

En effet, depuis quelques semaines maintenant, des projets de collecte massive de témoignages de “riverains” se multiplient. Il ne s’agit pas seulement de se balader dans le quartier pour parler avec les gens et ainsi comprendre leur vécu mais de les faire parler, de les filmer ou de les enregistrer pour garder traces de ce qu’ont vécu ceux qui ont été “touchés”, comme le formule une de ces initiatives.

Il est indéniable que le quartier a été “touché” par les attentats.

Les commerçants ont vu leur chiffre d’affaires baisser.

Nombre d’habitants ont toujours des angoisses, ne supportent ni ce qu’ils ont vu ce fameux vendredi ni ce qu’ils voient toujours : des impacts de balle sur les murs aux hommages et à leurs visiteurs.

Les enfants ont eu, et certains les ont encore, des hallucinations et des peurs paniques. Les parents, dont je suis, frémissent à chaque sirène de pompier ou de police qui dure plus de deux secondes et nous tous avons un mouvement de recul quand nous voyons, de loin, des  lumières bleues sur la place de la République en rentrant chez nous, même si évidemment, et renseignements pris, il s’agit à chaque fois d’encadrer une manifestation ou d’empêcher un rassemblement interdit.

Lorsque j’ai débuté ces chroniques, j’ai choisi de ne pas en faire un journal intime, ou un journal tout court. Pas par principe, il se trouve que pour tenir ce blog je prends effectivement beaucoup de notes sur ma/notre vie quotidienne, mais juste parce que ce n’est pas ma manière d’écrire. Une autre mère de famille du groupe scolaire de mes enfants, journaliste, le fait elle à sa façon (j’y reviendrai d’ailleurs dans une prochaine chronique).

Sur un plan intime pourtant, il est clair que, autour du boulevard Voltaire, les attentats sont toujours “là” mais aussi que la vie “normale” a repris son cours. C’est ainsi au coeur du vécu le plus quotidien que celui du 13 novembre ressurgit. Samedi dernier, il l’a fait au cours d’une conversation anodine avec deux mamans d’amis de ma fille que je venais chercher à un anniversaire. Nous parlions du gâteau et tout d’un coup l’une d’elle a demandé “Et vous vous étiez où la nuit des attentats ? Et les enfants ?”. S’en sont suivies des larmes et un récit traumatique du vécu d’une des grandes soeurs ce soir-là.

Il existe toutefois plusieurs façons de rendre compte de cet état particulier du quartier et il n’est pas sûr que constituer plusieurs centaines, voire milliers selon les projets, de “riverains” en “témoins”, qui plus est en privilégiant la captation de l’image ou du son, soit la manière la plus adéquate pour saisir en profondeur comment l’événement a effectivement marqué le “quartier du Bataclan” et ses habitants, dans leur diversité.

Les riverains souhaitent-ils parler ? Mis en place par la Mairie, des séances de soutien psychologique et des groupes de parole existent, ils sont fréquentés certes mais par peu de personnes au regard de la population concernée. Les habitants ont aussi envie si ce n’est de tourner la page, du moins de ne pas la laisser constamment ouverte. J’ai d’ailleurs assisté à plusieurs altercations entre amis et parents d’élève sur cette question, certains demandant que l’on cesse d’en parler. Certains observateurs parlerons de refoulement, peut-être, mais la liberté contemporaine est aussi celle de refouler. Il n’est donc pas certain que l’arrivée massive d’équipes d’enquêteurs / réalisateurs soit accueillie à bras ouverts.

Et qui sont les riverains ? Qui doit devenir “témoin” ? Ces projets massifs de collecte d’archives orales, puisque c’est bien cela dont il s’agit, s’inspirent évidemment de celles réalisées auprès des rescapés de la Shoah depuis des années et de par le monde. Déjà dans ce cas, et alors que l’extermination avait donné lieu à des catégorisations préalables, délimiter qui était concerné ne fut pas chose facile, mais ici ?  Certes les artisans de ces collectes, dont certains sont des collègues, en sont conscients et feront sans nul doute preuve de méthode. Le précédent du travail qui, à New York, a suivi le 11 septembre va également servir de modèle. Les événements sont pourtant très différents et le tissu urbain des deux villes encore plus. Mais dans l’exemple new yorkais, déjà, la question de qui fut en définitive institué en porte parole pour l’histoire n’est pas sans poser question. Dans les projets actuels, il est à craindre que ce soient des “témoins” qui savent, peuvent et veulent parler qui seront immortalisés sur la pellicule.

Le 9 janvier, mon collègue Brian Chauvel a accepté de passer un peu de son temps aux abords du Bataclan. Il a alors discuté de manière informelle avec un homme d’une quarantaine d’année, casquette jaune, portant deux sacs, dont un de supermarché en toile plastique. L’homme est malien. Il s’entretient avec Brian dans un français approximatif. Il a l’habitude de passer par là. En fait il cherche la photographie d’un homme qui travaillait bénévolement à la distribution gratuite de nourriture à République pour ceux qui ont faim et qui était toujours très gentil avec lui. Il ne le voit plus depuis le 13 novembre et on lui a dit qu’il avait été tué au Bataclan. Il ne connaît pas son nom et voudrait lui rendre hommage.

Depuis plusieurs mois et bien avant les attentats, il passe tous les jours sur ce boulevard  pour se rendre à la distribution d’un déjeuner dans un autre lieu du quartier. Désormais, à chaque passage, il regarde si la photographie de l’homme apparaît, il est très ému quand il en parle comme quand il décrit la nuit du 13 novembre durant laquelle il n’a pas dormi et a parlé sans cesse avec ses compagnons d’infortune. En effet, ce “témoin” vit dans la rue. Il n’en est pas moins riverain et très clairement “touché”. Il est par contre très peu probable que son vécu soit conservé au travers des campagnes de collecte en voie de constitution.

Enfin, et si comme nous le prédisent chaque jour nos gouvernants, les attentats de janvier et de novembre ne font que marquer le début d’une longue série, s’agira-t-il à chaque fois d’enregistrer des centaines voir des milliers de “témoins” parmi les “riverains” ? Il y a une forme de fétichisme à vouloir capter et conserver la parole de ces “témoins” (en complément bien sûr de celle des “victimes”, blessés ou proches des morts) comme si cela permettait d’éviter la répétition même des événements.

Aujourd’hui je ne souhaite pas donner un visage à l’un de ces riverains plutôt qu’à un autre, même de dos.

Aujourd’hui pas d’image.

 

Invisibilité (08/02/2016)

Cette photographie a été prise sur le boulevard Richard Lenoir devant la plaque en hommage à Ahmed Merabet le samedi 16 janvier dernier, soit à peine plus de 10 jours après la réalisation de l’inscription “Je suis Ahmed” aux couleurs du drapeau français. Aujourd’hui, le graffiti est totalement effacé. Il est invisible mais, au final, a-t-il vraiment disparu ?

Légende : L’effacement, photographies prises entre le  6 janvier et le 3 février 2016

En face de cette plaque, il y a actuellement une friche qui a vocation à devenir un jardin très attendu dans ce 11ème arrondissement qui possède peu d’espaces verts. Ce projet d’aménagement est en cours depuis plusieurs années. Il se trouve aujourd’hui mêlé aux discussions sur la question de savoir s’il faut construire un mémorial aux victimes du janvier et novembre 2015 dans le quartier, sous quelle forme et où. Je ne sais pas si ces questionnements se posent au niveau de la ville de Paris mais ils font partie des conversations que, entre habitants, nous avons régulièrement lorsque nous parlons du futur jardin.

Une amie de culture anglo-saxonne et qui a longtemps vécu à Londres pense, elle, qu’il est évident que, comme ça se fait à Londres, le jardin doit porter le nom d’au moins une des victimes : celui d’Ahmed Merabet tué juste en face et dont la trajectoire lui semble particulièrement exemplaire pour les jeunes générations. D’autres craignent qu’un monument ne soit érigé et qu’il ne prenne trop de place, tant physique que symbolique, même s’ils espèrent que son érection puisse canaliser le reste des hommages dans l’arrondissement.

Des exemples tirés tant de l’Antiquité que de la période contemporaine peuvent éclairer le débat. Ils montrent notamment qu’un mémorial peut aussi être invisible et que c’est d’ailleurs parfois dans ce cas qu’il produit le plus d’effet.

Au début des années 90, artiste allemand, Jochen Gerz entreprend, clandestinement et aidé des étudiants des Beaux Arts, de retourner 2146 pavés qui ornent la place du château de Sarrebrück où se trouvait pendant la guerre le quartier général de la Gestapo et qui abrite alors le parlement régional. Le chiffre des 2146 correspond au nombre de cimetières juifs d’Allemagne. Derrière chaque pavé, il inscrit le nom d’un de ces cimetières avant de le replacer à son emplacement d’origine face cachée, de manière à ce que l’inscription soit illisible. Le Monument invisible a ainsi vu le jour.

 

Historien de l’Antiquité, Paul Veyne a lui consacré plusieurs articles au cas la colonne Trajane monument visible mais dont les décors commémorant les victoires de l’Empire, installés en hauteur, sont restés complètement invisibles des citoyens romains, à l’époque comme aujourd’hui. Il montre que cette invisibilité ne constituait en rien une faiblesse mais était, au contraire, le gage de son efficacité, exprimant que quelque chose a été et par la même la puissance de l’Empire romain. Il parle de la force pragmatique du monument en opposition à sa force sémiotique : le monument est plus qu’il ne dit.

Dans ces deux exemples, l’effet sur les passants se trouve intensifié. Il opère alors non en termes de transmission d’un récit du passé, ou de ses leçons, mais comme la manifestation sociale de l’importance de ce passé, même si celui-ci est susceptible de prendre un sens différent selon les individus.

Propriété (06/02/2016)

Ce vendredi je suis retournée place de la République à la même heure que la semaine précédente (aux alentours de 17h30). A mon arrivée, j’ai assisté à une scène rare, du moins à l’aune des observations que j’ai pu conduire jusqu’ici. Un homme s’est approché des abords de la statue non pour y déposer quelque chose mais pour prendre une toque de cuisinier qui figurait le drapeau tricolore en guise de tour de tête. Il a ensuite rejoint deux amis qui ont visiblement essayé de le convaincre de la reposer, sans succès.

toque anonyme

Légende : Discussion de l’homme avec deux amis. Il tient la toque dans sa main droite

Juste après les attentats, plusieurs guitares déposées devant le Bataclan ont, elles aussi, été accaparées par des passants. Dois je dire « voler » ? A qui appartiennent en définitive les textes et les objets déposés sur ces lieux ?

Je ne sais pas si les membres du collectif 17 plus jamais se décriraient comme propriétaires de ces objets et textes que l’on a coutume de qualifier d'”hommages”. Je n’ai pas encore entrepris de leur parler. Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’ils adoptent une attitude de propriétaire sur les lieux où ces hommages sont déposés. J’ai retrouvé la même femme que la semaine précédente en train de s’activer autour de la statue pour mettre les choses en ordre, ou plutôt en scène. A chaque fois, elle fait des choix et décide de jeter ce qui, à ses yeux, n’a plus lieu d’être. Ce soir là deux gros sacs poubelles quitteront la place.

Légende : Sacs poubelle qui résultent du travail du collectif ce soir là et membres du collectif 17 plus jamais en discussion, 5 février 2016.

Un balayeur de la ville de Paris travaille sur la place au moment de mon observation. Voyant les membres du 17 plus jamais nettoyer la statue, il délaisse le reste de la place et vient à son tour, consciencieusement, balayer, non la statue d’autres s’en chargent, mais son contour. Chacun chez soi en quelque sorte.

balais

Si la même femme que vendredi dernier est à nouveau présente, plusieurs changements sont toutefois intervenus depuis ma dernière chronique (Pèlerinage 2/02/2016). Le « chêne du souvenir » semble avoir fait son entrée dans le domaine foncier dont le collectif 17 plus jamais considère assumer la charge. Il fait à son tour l’objet d’une mise en scène. Un pot de fleur (posé au centre) porte le logo du collectif (voir la photographie d’ouverture de la chronique). Le « chêne du souvenir » est en passe de venir une annexe du mémorial principal.

Il accueille pourtant une manifestation absente des abords de la statue de Marianne. Vendredi dernier, de petits carreaux de mosaïque bleus et jaunes formaient une phrase sur le tour de l’arbre. Ils y sont toujours cette semaine mais leur agencement a changé et un nouveau message s’est affiché, qui comporte toujours sa dimension biblique.

Pelerinage 29 janvier

Légende : Mosaïque du 29 janvier 2016, “Aimez vous les uns les autres”, tiré de l’Evangile selon Jean.
Légende : Mosaïque du 5 février 2016 “Lui grandissait et se fortifiait rempli de sagesse et la grâce de dieu était sur lui. Love”. Ce texte est tiré de l’Evangile selon Luc, lui désignant Jésus.

Pèlerinage (2/02/2016)

Le terme de « Mémorial » est systématiquement utilisé pour décrire la statue de Marianne et les objets et textes qui y sont déposés, puis conservés, depuis janvier 2015. Les visiteurs de la place de la République viendraient ainsi se joindre à la « commémoration », comme, en janvier 2016, l’a fait François Hollande. Parler de « Mémorial » ne suffit pas, toutefois, à épuiser ce qui se joue dans ce lieu.

Tout d’abord, un Mémorial a pour fonction de garder le souvenir de ce qui est passé. La répétition des attentats en novembre a montré que l’événement survenu en janvier 2015 n’était ni terminé ni révolu.

Ensuite, et plus fondamentalement, l’observation des hommages déposés, comme celle de la manière dont ils sont entretenus, invitent davantage à parler de « sanctuaire » auquel on se rend en « pèlerinage ». A l’image du slogan « Pray for Paris », repris sur les réseaux sociaux, de nombreux déposants d’objets ou de textes font ainsi usage de symboles religieux pour dire leurs réactions aux attentats. Les bougies en sont une illustration.

Légende : photographies prises entre le 23 et le 29 janvier 2016 autour de la statue de Marianne.

Supports traditionnels du souvenir dans la religion juive, les bougies le sont aussi des pratiques de pèlerinage dans la religion catholique. Elles ont alors pour fonction de guérir les maux et de conjurer la peur, en un mot de protéger celui ou celle qui les dépose. Dans cette perspective, c’est ainsi la peur du futur, plutôt que le culte du passé, que cette pratique de pèlerinage sur la place de la République vient certes contenir mais aussi alimenter. La récente plastification de la banderole « Même pas peur » (à l’origine écrite avec un marqueur sur un simple bout de tissu) a ainsi une signification inverse du texte qu’elle fige. banderole

Sa patrimonialisation sous une forme pérenne a précisément pour fonction de lutter contre la peur. Les objets et textes déposés sur la statue sont ainsi scrupuleusement entretenus par des hommes et des femmes qui s’en sont proclamés protecteurs et ont un comportement semblable à celui des gardiens de sanctuaires et de reliques.

LogoLégende :  membre du collectif au travail, le 29 janvier 2016. Trois logos du “17 plus jamais” sont identifiables facilement sur cette photographie.

Plus encore, ces gardiens, constitués en collectif au nom de « 17 plus jamais », marquent clairement leur territoire, celui dont ils assurent la protection, telle une confrérie qui a pour mission de protéger un sanctuaire. La fabrication d’un logo et son apposition à de multiples endroits autour de la statue et sur son socle manifestent spatialement cette prise en charge et, plus encore, cette appropriation protectrice.

Légende : exemples du logo apposé au moment de l’anniversaire des attentats de janvier autour de la statue de la place de la République.

Comment dans ce cadre donner un sens à la plantation du « chêne du souvenir » par le Président de la République, il y a maintenant un peu moins d’un mois ? Cette plantation a très clairement pour fonction de permettre un déplacement du lieu de pèlerinage.

Légende : 20 janvier à 18h30 et le 29 janvier 2016 à 17h, « Chêne du souvenir », place de la République.

Outre qu’il est vraisemblable que les gardiens du sanctuaire ne voient pas d’un bon œil son déplacement, celui-ci est-il simplement possible ? Michèle Baussant, anthropologue de la mémoire et de l’exil, a étudié le déplacement du sanctuaire catholique de Notre-Dame de Santa Cruz d’Algérie coloniale à Nîmes. Ce déplacement a été accompagné de la présence massive de pèlerins, au-delà d’ailleurs de la seule population catholique pour inclure, à la différence du lieu originel, des visiteurs juifs et musulmans. Dans le cas de la place de la République et plus largement sur les lieux des attentats, l’hybridation des références religieuses est également là dès l’origine, comme l’indique le syncrétisme des bougies mais également de nombreux textes, de l’athéisme à l’orthodoxie en passant par le bouddhisme, le catholicisme, l’islam et le judaïsme.

Légendes : photographies prises respectivement le 29 janvier à République et le 23 janvier 2016 devant le Bataclan.

Par contre, et contrairement au cas étudié par Michèle Baussant, aucune relique n’a été déplacée de la statue de Marianne au chêne et l’accès à la statue est resté possible après la plantation du chêne (contrairement à l’Algérie perdue des Pieds-Noirs). Il est donc peu probable que le chêne du souvenir remplisse sa fonction en l’état actuel des accès et de la circulation des passants dans l’espace de la place de la République.