Pèlerinage (2/02/2016)

Le terme de « Mémorial » est systématiquement utilisé pour décrire la statue de Marianne et les objets et textes qui y sont déposés, puis conservés, depuis janvier 2015. Les visiteurs de la place de la République viendraient ainsi se joindre à la « commémoration », comme, en janvier 2016, l’a fait François Hollande. Parler de « Mémorial » ne suffit pas, toutefois, à épuiser ce qui se joue dans ce lieu.

Tout d’abord, un Mémorial a pour fonction de garder le souvenir de ce qui est passé. La répétition des attentats en novembre a montré que l’événement survenu en janvier 2015 n’était ni terminé ni révolu.

Ensuite, et plus fondamentalement, l’observation des hommages déposés, comme celle de la manière dont ils sont entretenus, invitent davantage à parler de « sanctuaire » auquel on se rend en « pèlerinage ». A l’image du slogan « Pray for Paris », repris sur les réseaux sociaux, de nombreux déposants d’objets ou de textes font ainsi usage de symboles religieux pour dire leurs réactions aux attentats. Les bougies en sont une illustration.

Légende : photographies prises entre le 23 et le 29 janvier 2016 autour de la statue de Marianne.

Supports traditionnels du souvenir dans la religion juive, les bougies le sont aussi des pratiques de pèlerinage dans la religion catholique. Elles ont alors pour fonction de guérir les maux et de conjurer la peur, en un mot de protéger celui ou celle qui les dépose. Dans cette perspective, c’est ainsi la peur du futur, plutôt que le culte du passé, que cette pratique de pèlerinage sur la place de la République vient certes contenir mais aussi alimenter. La récente plastification de la banderole « Même pas peur » (à l’origine écrite avec un marqueur sur un simple bout de tissu) a ainsi une signification inverse du texte qu’elle fige. banderole

Sa patrimonialisation sous une forme pérenne a précisément pour fonction de lutter contre la peur. Les objets et textes déposés sur la statue sont ainsi scrupuleusement entretenus par des hommes et des femmes qui s’en sont proclamés protecteurs et ont un comportement semblable à celui des gardiens de sanctuaires et de reliques.

LogoLégende :  membre du collectif au travail, le 29 janvier 2016. Trois logos du “17 plus jamais” sont identifiables facilement sur cette photographie.

Plus encore, ces gardiens, constitués en collectif au nom de « 17 plus jamais », marquent clairement leur territoire, celui dont ils assurent la protection, telle une confrérie qui a pour mission de protéger un sanctuaire. La fabrication d’un logo et son apposition à de multiples endroits autour de la statue et sur son socle manifestent spatialement cette prise en charge et, plus encore, cette appropriation protectrice.

Légende : exemples du logo apposé au moment de l’anniversaire des attentats de janvier autour de la statue de la place de la République.

Comment dans ce cadre donner un sens à la plantation du « chêne du souvenir » par le Président de la République, il y a maintenant un peu moins d’un mois ? Cette plantation a très clairement pour fonction de permettre un déplacement du lieu de pèlerinage.

Légende : 20 janvier à 18h30 et le 29 janvier 2016 à 17h, « Chêne du souvenir », place de la République.

Outre qu’il est vraisemblable que les gardiens du sanctuaire ne voient pas d’un bon œil son déplacement, celui-ci est-il simplement possible ? Michèle Baussant, anthropologue de la mémoire et de l’exil, a étudié le déplacement du sanctuaire catholique de Notre-Dame de Santa Cruz d’Algérie coloniale à Nîmes. Ce déplacement a été accompagné de la présence massive de pèlerins, au-delà d’ailleurs de la seule population catholique pour inclure, à la différence du lieu originel, des visiteurs juifs et musulmans. Dans le cas de la place de la République et plus largement sur les lieux des attentats, l’hybridation des références religieuses est également là dès l’origine, comme l’indique le syncrétisme des bougies mais également de nombreux textes, de l’athéisme à l’orthodoxie en passant par le bouddhisme, le catholicisme, l’islam et le judaïsme.

Légendes : photographies prises respectivement le 29 janvier à République et le 23 janvier 2016 devant le Bataclan.

Par contre, et contrairement au cas étudié par Michèle Baussant, aucune relique n’a été déplacée de la statue de Marianne au chêne et l’accès à la statue est resté possible après la plantation du chêne (contrairement à l’Algérie perdue des Pieds-Noirs). Il est donc peu probable que le chêne du souvenir remplisse sa fonction en l’état actuel des accès et de la circulation des passants dans l’espace de la place de la République.

 

 

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