Invisibilité (08/02/2016)

Cette photographie a été prise sur le boulevard Richard Lenoir devant la plaque en hommage à Ahmed Merabet le samedi 16 janvier dernier, soit à peine plus de 10 jours après la réalisation de l’inscription “Je suis Ahmed” aux couleurs du drapeau français. Aujourd’hui, le graffiti est totalement effacé. Il est invisible mais, au final, a-t-il vraiment disparu ?

Légende : L’effacement, photographies prises entre le  6 janvier et le 3 février 2016

En face de cette plaque, il y a actuellement une friche qui a vocation à devenir un jardin très attendu dans ce 11ème arrondissement qui possède peu d’espaces verts. Ce projet d’aménagement est en cours depuis plusieurs années. Il se trouve aujourd’hui mêlé aux discussions sur la question de savoir s’il faut construire un mémorial aux victimes du janvier et novembre 2015 dans le quartier, sous quelle forme et où. Je ne sais pas si ces questionnements se posent au niveau de la ville de Paris mais ils font partie des conversations que, entre habitants, nous avons régulièrement lorsque nous parlons du futur jardin.

Une amie de culture anglo-saxonne et qui a longtemps vécu à Londres pense, elle, qu’il est évident que, comme ça se fait à Londres, le jardin doit porter le nom d’au moins une des victimes : celui d’Ahmed Merabet tué juste en face et dont la trajectoire lui semble particulièrement exemplaire pour les jeunes générations. D’autres craignent qu’un monument ne soit érigé et qu’il ne prenne trop de place, tant physique que symbolique, même s’ils espèrent que son érection puisse canaliser le reste des hommages dans l’arrondissement.

Des exemples tirés tant de l’Antiquité que de la période contemporaine peuvent éclairer le débat. Ils montrent notamment qu’un mémorial peut aussi être invisible et que c’est d’ailleurs parfois dans ce cas qu’il produit le plus d’effet.

Au début des années 90, artiste allemand, Jochen Gerz entreprend, clandestinement et aidé des étudiants des Beaux Arts, de retourner 2146 pavés qui ornent la place du château de Sarrebrück où se trouvait pendant la guerre le quartier général de la Gestapo et qui abrite alors le parlement régional. Le chiffre des 2146 correspond au nombre de cimetières juifs d’Allemagne. Derrière chaque pavé, il inscrit le nom d’un de ces cimetières avant de le replacer à son emplacement d’origine face cachée, de manière à ce que l’inscription soit illisible. Le Monument invisible a ainsi vu le jour.

 

Historien de l’Antiquité, Paul Veyne a lui consacré plusieurs articles au cas la colonne Trajane monument visible mais dont les décors commémorant les victoires de l’Empire, installés en hauteur, sont restés complètement invisibles des citoyens romains, à l’époque comme aujourd’hui. Il montre que cette invisibilité ne constituait en rien une faiblesse mais était, au contraire, le gage de son efficacité, exprimant que quelque chose a été et par la même la puissance de l’Empire romain. Il parle de la force pragmatique du monument en opposition à sa force sémiotique : le monument est plus qu’il ne dit.

Dans ces deux exemples, l’effet sur les passants se trouve intensifié. Il opère alors non en termes de transmission d’un récit du passé, ou de ses leçons, mais comme la manifestation sociale de l’importance de ce passé, même si celui-ci est susceptible de prendre un sens différent selon les individus.

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