Témoins (13/02/2016)

J’ai longuement hésité sur le titre de cette chronique. “témoins” ou “riverains” ? “témoins” parce que “riverains” ?

En effet, depuis quelques semaines maintenant, des projets de collecte massive de témoignages de “riverains” se multiplient. Il ne s’agit pas seulement de se balader dans le quartier pour parler avec les gens et ainsi comprendre leur vécu mais de les faire parler, de les filmer ou de les enregistrer pour garder traces de ce qu’ont vécu ceux qui ont été “touchés”, comme le formule une de ces initiatives.

Il est indéniable que le quartier a été “touché” par les attentats.

Les commerçants ont vu leur chiffre d’affaires baisser.

Nombre d’habitants ont toujours des angoisses, ne supportent ni ce qu’ils ont vu ce fameux vendredi ni ce qu’ils voient toujours : des impacts de balle sur les murs aux hommages et à leurs visiteurs.

Les enfants ont eu, et certains les ont encore, des hallucinations et des peurs paniques. Les parents, dont je suis, frémissent à chaque sirène de pompier ou de police qui dure plus de deux secondes et nous tous avons un mouvement de recul quand nous voyons, de loin, des  lumières bleues sur la place de la République en rentrant chez nous, même si évidemment, et renseignements pris, il s’agit à chaque fois d’encadrer une manifestation ou d’empêcher un rassemblement interdit.

Lorsque j’ai débuté ces chroniques, j’ai choisi de ne pas en faire un journal intime, ou un journal tout court. Pas par principe, il se trouve que pour tenir ce blog je prends effectivement beaucoup de notes sur ma/notre vie quotidienne, mais juste parce que ce n’est pas ma manière d’écrire. Une autre mère de famille du groupe scolaire de mes enfants, journaliste, le fait elle à sa façon (j’y reviendrai d’ailleurs dans une prochaine chronique).

Sur un plan intime pourtant, il est clair que, autour du boulevard Voltaire, les attentats sont toujours “là” mais aussi que la vie “normale” a repris son cours. C’est ainsi au coeur du vécu le plus quotidien que celui du 13 novembre ressurgit. Samedi dernier, il l’a fait au cours d’une conversation anodine avec deux mamans d’amis de ma fille que je venais chercher à un anniversaire. Nous parlions du gâteau et tout d’un coup l’une d’elle a demandé “Et vous vous étiez où la nuit des attentats ? Et les enfants ?”. S’en sont suivies des larmes et un récit traumatique du vécu d’une des grandes soeurs ce soir-là.

Il existe toutefois plusieurs façons de rendre compte de cet état particulier du quartier et il n’est pas sûr que constituer plusieurs centaines, voire milliers selon les projets, de “riverains” en “témoins”, qui plus est en privilégiant la captation de l’image ou du son, soit la manière la plus adéquate pour saisir en profondeur comment l’événement a effectivement marqué le “quartier du Bataclan” et ses habitants, dans leur diversité.

Les riverains souhaitent-ils parler ? Mis en place par la Mairie, des séances de soutien psychologique et des groupes de parole existent, ils sont fréquentés certes mais par peu de personnes au regard de la population concernée. Les habitants ont aussi envie si ce n’est de tourner la page, du moins de ne pas la laisser constamment ouverte. J’ai d’ailleurs assisté à plusieurs altercations entre amis et parents d’élève sur cette question, certains demandant que l’on cesse d’en parler. Certains observateurs parlerons de refoulement, peut-être, mais la liberté contemporaine est aussi celle de refouler. Il n’est donc pas certain que l’arrivée massive d’équipes d’enquêteurs / réalisateurs soit accueillie à bras ouverts.

Et qui sont les riverains ? Qui doit devenir “témoin” ? Ces projets massifs de collecte d’archives orales, puisque c’est bien cela dont il s’agit, s’inspirent évidemment de celles réalisées auprès des rescapés de la Shoah depuis des années et de par le monde. Déjà dans ce cas, et alors que l’extermination avait donné lieu à des catégorisations préalables, délimiter qui était concerné ne fut pas chose facile, mais ici ?  Certes les artisans de ces collectes, dont certains sont des collègues, en sont conscients et feront sans nul doute preuve de méthode. Le précédent du travail qui, à New York, a suivi le 11 septembre va également servir de modèle. Les événements sont pourtant très différents et le tissu urbain des deux villes encore plus. Mais dans l’exemple new yorkais, déjà, la question de qui fut en définitive institué en porte parole pour l’histoire n’est pas sans poser question. Dans les projets actuels, il est à craindre que ce soient des “témoins” qui savent, peuvent et veulent parler qui seront immortalisés sur la pellicule.

Le 9 janvier, mon collègue Brian Chauvel a accepté de passer un peu de son temps aux abords du Bataclan. Il a alors discuté de manière informelle avec un homme d’une quarantaine d’année, casquette jaune, portant deux sacs, dont un de supermarché en toile plastique. L’homme est malien. Il s’entretient avec Brian dans un français approximatif. Il a l’habitude de passer par là. En fait il cherche la photographie d’un homme qui travaillait bénévolement à la distribution gratuite de nourriture à République pour ceux qui ont faim et qui était toujours très gentil avec lui. Il ne le voit plus depuis le 13 novembre et on lui a dit qu’il avait été tué au Bataclan. Il ne connaît pas son nom et voudrait lui rendre hommage.

Depuis plusieurs mois et bien avant les attentats, il passe tous les jours sur ce boulevard  pour se rendre à la distribution d’un déjeuner dans un autre lieu du quartier. Désormais, à chaque passage, il regarde si la photographie de l’homme apparaît, il est très ému quand il en parle comme quand il décrit la nuit du 13 novembre durant laquelle il n’a pas dormi et a parlé sans cesse avec ses compagnons d’infortune. En effet, ce “témoin” vit dans la rue. Il n’en est pas moins riverain et très clairement “touché”. Il est par contre très peu probable que son vécu soit conservé au travers des campagnes de collecte en voie de constitution.

Enfin, et si comme nous le prédisent chaque jour nos gouvernants, les attentats de janvier et de novembre ne font que marquer le début d’une longue série, s’agira-t-il à chaque fois d’enregistrer des centaines voir des milliers de “témoins” parmi les “riverains” ? Il y a une forme de fétichisme à vouloir capter et conserver la parole de ces “témoins” (en complément bien sûr de celle des “victimes”, blessés ou proches des morts) comme si cela permettait d’éviter la répétition même des événements.

Aujourd’hui je ne souhaite pas donner un visage à l’un de ces riverains plutôt qu’à un autre, même de dos.

Aujourd’hui pas d’image.

 

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