Accrochage (16/02/2016)

Aux Archives de Paris, dans plusieurs archives départementales, dans des collectifs d’habitants ou encore à l’Université d’Harvard aux Etats-Unis, conservateurs, archivistes et simples citoyens se mobilisent, certains depuis janvier 2015, pour rassembler, nettoyer, conserver, et parfois numériser, les textes, objets, dessins et graffitis suscités par les attentats. Les médias ont déjà, à loisir, reproduit quelques-uns de ces documents, en privilégiant certains, plus graphiques, à d’autres, devenus ainsi invisibles. Des artistes les ont photographiés et exposent aujourd’hui leur travail. Des éditeurs s’intéressent à ces fonds documentaires pour en faire des livres. Enfin, des chercheurs, dont je suis, sont impatients de pouvoir consulter en détails les traces ainsi archivées et essayer de leur donner sens. Ces mobilisations sont sans nul doute importantes et évidemment compréhensibles.

Il reste que vivre dans le quartier où ces hommages sont déposés, et ainsi les voir tous les jours, fait prendre singulièrement conscience des précautions dont il faut, et faudra, se munir dans l’interprétation de ces documents.

Tout d’abord, et c’est une évidence, les hommages déposés dans l’espace public et au grand air sont fragiles, exposés aux vols comme aux intempéries. Au grand dam de l’homme du collection 17 plus jamais observé à République le 30 décembre dernier, tous les gens ne protègent pas de plastique leurs dessins ou leurs lettres. La pluie et le vent sont donc les premiers à façonner le sens des messages qui vont nous rester. Or il peut être fait l’hypothèse que protéger ses messages avant de les déposer n’est pas le fait de n’importe qui ou du moins est davantage le fait de porteurs de certains documents que d’autres, dont les messages de fragiles deviendront finalement invisibles pour l’histoire.

accrochage renversé 9 février-2

Légende : Boulevard Richard Lenoir en face du Bataclan, peinture à message qui fédère au fur à mesure d’autres messages aux contenus différents pour constituer un nouveau document composite, ici renversée face au sol par la pluie et le vent le 9 février 2016. Le recto est en ouverture de cette chronique.

Protéger au préalable son message des caprices de la météo implique de se sentir légitime à s’exprimer publiquement et invite à délimiter qui le fait et qui ne le fait pas : les femmes plutôt que les hommes ? Les  touristes davantage que les Parisiens ? Parmi ces derniers, les personnes ayant un certain niveau d’études et une pratique suffisante du français ? Et bien d’autres questions, sans doute mal posées, mais qui restent ouvertes.

Ensuite, le lieu où les messages sont déposés développe une vie autonome et structure à son tour les réactions aux attentats telles que nous allons les conserver pour l’avenir. Je ne sais pas quand cette peinture sur bois avec le mot “Love”  a été déposée. La première trace que j’en ai est le 20 décembre 2015. Le panneau était alors vierge de tout message additionnel. Peu à peu, il est devenu un lieu d’accrochage d’autres messages, tous plastifiés justement et solidement collés.

Accrochage 31 janvier 2

Légende : panneau le 8 février 2016, recouvert de cinq textes d’auteurs différents.

Il est évident que ces hommages peuvent, et doivent, donner lieu à des analyses séparées et le feront. Il reste qu’ils forment maintenant un tout. Il est ainsi impossible de les séparer. Or comment penser qui est l’auteur, collectif, de ce nouvel ensemble ?

 

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Légende : messages individuels apposés sur la peinture dans leur ordre d’apparition et avec mention de la date où j’ai pu constater celle-ci, respectivement le 28 décembre 2015, le 19 janvier (l’attentat de Ouagadougou a eu lieu le 15 janvier), le 20 janvier et le 31 janvier 2016.

 

 

 

 

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