Journalistes (7/03/2016)

Le 10 janvier dernier, je me suis rendue place de la République à l’issue de la cérémonie de commémoration des tueries de janvier 2015. Comme tous les dimanche matins, j’étais accompagnée de mon fils de tout juste quatre ans. J’ai pris le temps d’observer puis lui ai demandé de ne pas bouger pendant que je prenais “des photographies des gens” selon ma formule. Il s’est alors rapproché de moi pour me dire très sérieusement, et un peu inquiet, “Maman tu as changé de travail alors ? Tu veux être journaliste maintenant ?” Cette scène, certes anecdotique, est l’indice de la présence de nouveaux personnages dans le quartier : les journalistes. Elle questionne aussi très directement ma pratique d’écriture des présentes chroniques.

Journalistes commémo

Légende : journalistes en train de filmer, le 10 janvier sur la place de la République.

Evidemment, les journalistes étaient là en masse dès le 14 novembre. Avec leurs camions de transmission, ils avaient élu domicile sur la place de la République certes mais aussi sur le terre-plein du boulevard Richard Lenoir, juste derrière chez nous. Cette bande de bitume, où se tient le marché bi-hebdomadaire, est un terrain de jeu très fréquenté par les enfants du quartier. Soucieux de permettre aux deux nôtres de reprendre leurs marques, nous y étions dès le dimanche 15 novembre. Ce fut l’occasion de la première rencontre entre eux et “les journalistes” comme les désigne maintenant mon fils. Les courses et les rires des enfants gênaient leurs prises de vue et de son qui avaient, visiblement, parmi leurs objectifs de mettre en avant la “peur du quartier” (peur que nous avions évidemment mais à côté d’autres sentiments dont la joie et le plaisir d’être ensemble et de courir).

Par la suite, la présence des journalistes s’est peu à peu estompée. Evidemment à la faveur de telle visite de célébrité ou de telle commémoration, les journalistes revenaient nous rendre visite. Prise le 8 décembre 2015, à l’occasion du “retour” des membres du groupe Eagles of Death Metal devant le Bataclan, l’image qui sert d’ouverture à cette chronique en est une illustration, certes extrême. A l’époque, je rentrais de l’école vers 9h du matin par le boulevard Richard Lenoir et ne savais pas pourquoi tant de journalistes, tout de noir vêtus, attendaient à l’angle du boulevard Voltaire et du Passage Saint Pierre Amelot, où il n’y avait pourtant rien à voir.

Aujourd’hui, les journalistes sont moins visibles. Pourtant, depuis que je tiens ces chroniques, j’ai repensé à plusieurs reprises déjà aux questions de mon fils. Est ce que je fais oeuvre de journaliste ? Je prends note au jour le jour d’événements et de pratiques dont je suis la témoin, je consigne avec soin paroles et interactions. Je tiens une chronique. Cette activité est bien au coeur de celle des journalistes.

Pourtant, la récente mis en ligne du nouveau journal Les Jours , m’a permis de prendre conscience des différences et complémentarités entre l’exercice qui est le mien et celui d’une journaliste avec laquelle j’ai comme point commun d’habiter à deux pas du Bataclan, d’une part,  d’avoir un fils scolarisé dans la même école maternelle, de l’autre. Les Jours proposent ainsi une chronique quotidienne “Treize novembre. Récits de la France d’après” dont le point de départ est le récit intime du vécu de l’auteur et qui s’oriente peu à peu vers des interviews de victimes ou d’acteurs de l’état d’urgence. Dans ces récits, c’est la rupture due à l’événement qui prime. Dans mes chroniques, si je prends la peine d’en avoir une lecture réflexive et critique, c’est la continuité est au final plus régulièrement mise en avant. Les deux faces d’une même réalité et deux femmes qui utilisent, pour partie au moins, leurs métiers pour faire avec l’événement et tenter de penser ses effets.

 

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