Manifestation (10/03/2016)

Les messages déposés place de la République depuis janvier 2015 n’ont pas, et pour cause, encore donné lieu à une analyse exhaustive. L’impression qui s’en dégage est toutefois celle d’un appel à la tolérance et d’une mise en avant consensuelle d’une commune humanité. Evidemment, ce discours a été induit par la violence des événements commémorés. Il traduit toutefois une tendance qui précède de beaucoup les attentats. De nombreuses recherches ont en effet mis en évidence la manière dont des revendications collectives ou des politiques publiques se présentent comme “dépolitisée” à travers le registre de l’humanitaire et de droits de l’homme.

La nature des messages déposés à République, parfois directement inscrits sur la statue, évolue toutefois depuis quelques jours. Outre la mise en cause de responsables politiques, des prises de position explicites non seulement sur l’engagement de la France en Syrie ou sur le conflit au Proche-Orient, absentes jusqu’ici, se multiplient. Un tag à l’encre rouge incriminant l’Etat d’Israël a été réalisé sur le pourtour figurant les dates révolutionnaires que la statue a pour mission originelle de commémorer. De tels propos sont récents et le mémorial en était exempt jusqu’ici. Le registre humanitaire, particulièrement consensuelle, perd du terrain au profit de prises de position clivantes.

A cet égard, et malgré la protection du monument par l’installation de grilles (signe supplémentaire de sa patrimonialisation), la manifestation d’hier contre la réforme du droit du travail a accentué cette réappropriation conflictuelle du mémorial, fut-ce dans un registre complètement différent. A l’image de la photographie d’ouverture de cette chronique, plusieurs messages de contestation ont été apposés à la faveur de la manifestation, le drapeau syndical remplaçant les drapeaux nationaux qui ornent d’ordinaire le monument.

 

 

IMG_2121

IMG_2146

Aujourd’hui, lendemain de manifestation, cet usage contestataire du monument, de nature d’ailleurs diverse, a connu deux altérations. Alors que je passais à République à 15h13, j’aperçois un homme en train de plier le carton figurant François Hollande en clown que j’avais photographié la veille. Je m’approche et lui demande pour quelle raison il s’approprie ce mannequin. Avec les autocollants de la manifestation sur son sac à dos, il m’explique rapidement que c’est lui qui l’a fabriqué et qu’il a utilisé le déguisement de clown de sa petite fille pour cela. N’ayant pas pu repasser hier à l’issue du défilé, il récupère son bien aujourd’hui, heureux et surpris qu’il soit toujours là (il l’avait d’ailleurs installé au lieu phare du mémorial tel que mis en scène par le collectif 17 plus jamais, face à la rue du Temple).

 

La mémorial à proprement parler a également été modifié, à l’intérieur même des grilles. Le tag à l’encre rouge incriminant Israël a été repeint et recouvert à la peinture beige (donc entre mon passage à 18h30 hier 9 mars et celui d’aujourd’hui à 15h). Bizarrement ce message figure pourtant encore, et en plusieurs exemplaires, sur des feuilles A 4 collées sur le socle du monument.

IMG_2126

IMG_2129

La délimitation des responsabilités d’entretien du mémorial comme de sa destination, et de ce qu’il est légitime d’y faire figurer, reste visiblement encore à définir et est susceptible de devenir elle-même objet de conflit et de contestation.

Paradoxalement, la présence des grilles depuis plusieurs jours entraîne une dégradation du mémorial. Probablement du fait du frein donnée à l’activité des membres du collectif du 17 plus jamais, “gardiens” autoproclamés du lieu, mais également parce que les passants ne peuvent s’y investir en y déposant quelque chose, en y déplaçant autre chose ou tout simplement en lui donnant sens et en le faisant vivre, fut-ce sur un registre renouvelé. Le détournement de sens et de finalité des monuments n’a en effet rien de nouveau. Que ce détournement soit souhaitable ou non est une autre question qui dépasse le cadre de ces chroniques mais qui ne pourra manquer d’être posée par les instances en charge de la gestion de l’espace public parisien.

 

Advertisements