Assis (08/04/2016)

La normalisation décrite dans la chronique précédente se poursuit sur la place de la République (comme d’ailleurs autour du Bataclan dont il sera question dans la prochaine chronique).

Le mouvement d’occupation de la place par les participants à “Nuit debout” entraîne une nouvelle transformation de la relation au “Mémorial”. Pour la première fois depuis les attentats, des gens se servent du socle de la statue comme de bancs, comme avant janvier 2015.

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Nuit du 5 avril, photographie réalisée par Sylvain Antichan.

La nuit se sont des participants au mouvement “Nuit debout” qui s’assoient. Mais ce retour à un usage fonctionnel du monument perdure la journée. Il est alors le fait de personnes qui ne participent pas à la mobilisation sociale. Les gens s’y assoient pour manger, se reposer, attendre quelqu’un ou téléphoner. Ce constat pose la question de l’articulation entre les dimensions symbolique et fonctionnelle des lieux et des objets, les deux n’étant pas forcément contradictoires. L’usage fonctionnel peut renforcer la portée symbolique, en la naturalisant.

Photographies prises entre le 4 et le 7 avril 2016

Le fait que la place soit publiquement occupée pour une autre cause que celle de la réaction aux attentats change donc la relation au mémorial. Ces nouveaux comportements ont entraîné une réaction des membres du collectif “17 plus jamais”. D’une part, ils voient d’un mauvais oeil ces passants assis. De l’autre, ils ont annoncé aux personnes qui viennent pour “Nuit debout” qu’ils devaient respecter le mémorial. Dans les discussions, ils mobilisent alors des arguments qui font référence au saccage survenu lors de la cop 21 et des conséquences d’image que cela a eu pour les activistes écologistes. Ils ont affiché en cinq exemplaires leur mise en garde. Ici deux mobilisations se font face et se répartissent l’espace de la place : celle du “17 plus jamais” et celle de “Nuit debout”.

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Le second changement qui frappe est que, sur la place, le foisonnement d’écritures n’est plus cantonné à la statue. Si les messages et inscriptions présents sur la statue restent très majoritairement relatifs aux attentats, le sol de la place est lui recouvert d’inscriptions liées à la mobilisation sociale. Deux zones d’expression très clairement séparées se dessinent. Cette séparation est d’abord spatiale, il y a comme une frontière entre l’espace des traces relatives aux attentats et celui des traces relatives à la mobilisation sociale. Cette zone tampon ne compte qu’un seul ensemble d’inscriptions au contenu neutre eu égard au reste des textes. L’association des mots “Résistance” et “Résilience” traduit le trait d’union entre les deux espaces de la place.

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espace frontière, 7 avril 2016

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En effet, les écritures autour du mémorial sont consensuelles et ont pour vocation de rassembler alors que celles qui foisonnent sur le sol sur la partie ouest de la place, où la mobilisations’installe dans la durée, dessinent le plus souvent une opposition radicale et conflictuelle entre des groupes ou des collectifs (l’Etat contre le peuple, les patrons contre les salariés etc…).

Outre la séparation spatiale des écritures, l’observation du lieu indique que, la journée, les participants à “Nuit debout” ne franchissent que très rarement la zone tampon et ne regardent pas le mémorial. Ils écrivent leurs propres messages sur la place plutôt qu’ils ne vont lire ceux déposés sur la statue.

Hier 7 avril, il était ainsi frappant de voir la coexistence, sans aucun contact, entre deux populations : d’un côté les personnes mobilisées par le conflit social, jeunes adultes ou retraités, visiblement Parisiens, parfois même riverains du quartier, ou originaires de la région parisienne; de l’autre, les visiteurs du mémorial qui étaient, à leur très grande majorité, des touristes, encore porteurs de leurs étiquettes de bagages cabines avion ou avec des cartes de Paris à la main. Cette deuxième catégorie était composée de familles venues de province à l’occasion des vacances scolaires débutées dans certaines régions, population formée d’adultes d’âge moyen et d’enfants et adolescents.

La place cristallise donc spatialement une typologie sociale qui figure un décalage important entre différentes parties de la société française.

Mais pour un observateur extérieur, se dégage dans le même temps l’impression que , au-delà des clivages, des causes défendues ou des attitudes, ces deux populations ont en commun le besoin de se rassembler. Comme le dit une des rares inscriptions non clivantes du côté “Nuit debout” : “Maintenant que nous sommes ensemble ça va mieux”. Formule qui fait écho à celle utilisée par les personnes présentes spontanément sur cette même place au soir des attentats de janvier ou de novembre…

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