Voir (13/05/2016)

Plusieurs chroniques précédentes ont commencé à le dessiner : l’occupation de la place de la République par “Nuit Debout” met en lumière certains des clivages qui structurent la mémoire des attentats de janvier et novembre 2015 à Paris.

Ces oppositions se manifestent notamment à travers le rapport au drapeau français. Le socle de la statue matérialise ce décalage. D’un côté, des participants à “Nuit Debout” inscrivent jour après jour des slogans critiques. “A bas les frontières, brulez les drapeaux”. De l’autre, sur le fronton principal face sud, où se limite désormais l’action du collectif “17 plus jamais”, le motif tricolore domine.

 

Drapeau 2Métamoprhose 19

Il semble donc a priori que les deux faces du socle correspondent à deux rapports politiques différents à la patrie : un nationalisme ordinaire et un internationalisme militant. Pourtant, pour qui sillonne le secteur entre République et Bastille depuis plusieurs mois, les choses semblent plus complexes et le sens à donner à la pratique de l’affichage du drapeau multiple.

Dès le 13 novembre, quelques Parisiens ont accroché un drapeau français à leur fenêtre. La 25 novembre, l’appel de François Hollande à pavoiser en vue de l’hommage aux victimes en a conduit d’autres, plus nombreux, à le faire à leur tour.

Plusieurs commentateurs y ont vu une forme de patriotisme ou l’affichage d’une culture républicaine finalement bien portante. A ce jour, et à ma connaissance, une seule enquête conduite par Laurent Le Gall et ses collègues de l’Université de Bretagne Occidentale, a entrepris de parler avec celles et ceux qui, à Brest, ont mis les couleurs tricolores à leur balcon. Les premiers résultats de cette recherche, encore en cours mais où une cinquantaine de personnes a déjà été interrogée, semblent indiquer que les explications attendues ne fonctionnent pas, ou du moins pas complètement. Le nationalisme ou la culture républicaine ne seraient pas les principals moteurs.

Plusieurs pistes se dessinent : la référence à d’autres moments de l’histoire familiale où le drapeau a aussi fait son apparition semble avoir joué un rôle mais aussi, tout simplement, le fait d’habiter un appartement ou une maison visible, à l’angle d’une rue dans une perspective dégagée et qui donc peut être vue largement. Ici le positionnement de l’habitation est important.

C’est déjà l’une des conclusions auxquelles est arrivé le sociologue américain Randall Collins dans son étude des “rituels de solidarité“, dont le pavoisement, suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Malgré l’omniprésence de l’usage de la bannière étoilée dans la société américaine, l’affichage du drapeau a lui concerné, donc indépendamment de toute conviction patriote, principalement les zones urbaines et les immeubles avec vis-à-vis car un préalable indispensable était que l’affichage des couleurs nationales puisse être vu. Toutefois l’enquête de Randall Collins a été conduite principalement à Philadelphia et San Diego, donc dans un périmètre éloigné du lieu même des attentats. Qu’en est-il chez celles et ceux qui en furent les riverains ?

Le 25 novembre, je n’avais vraiment pas la tête à regarder les immeubles voisins avec les yeux d’une sociologue. L’idée m’est venue plus tardivement et du fait, cette fois encore, d’une expérience de décentrement. A force de me rendre dans d’autres arrondissements, je voyais, peu à peu, les drapeaux disparaître. J’avais l’impression que les gens les retiraient. Mais, à chaque fois, de retour dans mon quartier, tout me semblait rester à l’identique. Il y a maintenant un peu plus d’un mois , j’ai donc décidé de répertorier la présence des drapeaux dans le quartier du Bataclan et de Charlie Hebdo d’abord, puis dans plusieurs autres quartiers de Paris, ensuite. Une cartographie globale est encore en construction (pour y participer : sgensburger@yahoo.fr).

Dans ce qui suit j’ai reproduit les cartes de deux secteurs parcourus intégralement dans la semaine du 10 au 17 mars (il s’avère que dans le quartier, là où je passe tous les jours, aucun drapeau n’a disparu depuis). Un de ces îlots abrite un électorat traditionnellement à gauche, l’autre un électorat de droite où l’affichage du drapeau aurait pu sembler plus évident. L’un est habité par les lieux des attentats, l’autre, situé dans le quartier des Champs-Elysées, en est sensiblement éloigné.

Être vu

Effectivement, être vu semble un critère important. Beaucoup d’angles de rue, à l’ exposition multiple, donnent lieu au pavoisement. Et cela a été vérifié dans de nombreux quartiers, au-delà des deux cartes présentées ici. Ensuite, une forme de conformisme dans le pavoisement semble exister. Lorsqu’une rue compte plusieurs drapeaux, ils sont soit en vis-à-vis soit dans le même immeuble ou dans des immeubles proches. Faire comme son voisin est une façon de voir et d’être vu. C’est visiblement d’abord en tant que tels (peut-être davantage qu’en tant que “patriotes” ou “républicains” ?) que les Parisiens ont pavoisé.

Avoir vu

Enfin, et de manière frappante dans la mise côte à côté des deux cartes reproduites ici, ce n’est pas seulement être vu mais aussi voir et/ou avoir vu qui constitue un critère explicatif du pavoisement.

drapaux bataclan

Le “quartier du Bataclan” En rouge, les lieux des attentats, en bleu les lieux de drapeaux. 

Champs Elysées

Ici le relevé a été fait de manière exhaustive à l’intérieur du triangle formé par l’avenue des Champs Elysées, l’avenue Georges V et l’avenue Montaigne.

Plusieurs mois après les attentats “le quartier du Bataclan”est donc encore largement pavoisé et davantage qu’ailleurs, et de loin. Habiter proche des attentats, et donc avoir vu (revu et voir encore) si ce n’est les événements eux-mêmes au moins leurs traces, a incité à mettre un drapeau à sa fenêtre, et ce malgré un positionnement politique traditionnellement moins lié à l’affichage d’un patriotisme. C’est d’ailleurs seulement dans le “quartier du Bataclan” que j’ai trouvé d’autres drapeaux que français (ou de l’équipe du PSG) tels que des drapeaux bretons ou européens.

Mais l’importance de voir et d’avoir vu structure la répartition spatiale du pavoisement jusqu’au sein même du quartier des attentats. Les habitants qui donnent sur les lieux des tueries pavoisent davantage que ceux qui ne voient pas le Bataclan ou l’immeuble de Charlie hebdo, depuis leurs fenêtres. Ainsi la partie du boulevard Voltaire ou celle du Passage Saint-Pierre Amelot (où la photo d’ouverture est prise) qui donnent sur la salle de concert (même de loin, depuis l’autre côté du boulevard Richard Lenoir) sont des hauts lieux d’accrochage des drapeaux. De même, aux abords de Charlie Hebdo, une concentration particulière apparaît là où les habitants ont vue sur le siège du journal. La rue Pelée compte par exemple deux ensembles immobiliers identiques, des années 70. Au n°7/9, 7 drapeaux sont visibles aux fenêtres. Au n°17/19, aucun. Situé dans l’axe de la rue Nicolas-Appert, le premier immeuble donne sur les bureaux de Charlie Hebdo qui sont invisibles depuis le second.

Randall Collins a montré que, à San Diego ou Philadelphia, les drapeaux mis en solidarité commençaient à être retirés au bout de 3 mois et n’étaient plus là au bout de six. A Brest, Laurent Le Gall et ses collègues arrivent à la même conclusion.

A Paris et plus encore dans le “quartier du Bataclan” cette chronologie n’est pas respectée. Au-delà des inclinaisons politiques et des motivations personnelles des riverains qui ont pavoisé, et qu’il reste important de rencontrer et d’interroger, une approche spatiale permet dors et déjà de mettre en évidence un effet “quartier”. Elle invite à considérer le drapeau pour ce qu’il semble être : un moyen d’afficher son concernement, au-delà de toute signification idéologique particulière ou pour le moins univoque.

Drapeaux charlie 10 mars

Photographie de l’immeuble du 7-9 rue Pelée 10 mars 2016

Les données que j’ai collectées pour cette chronique ont été mises en cartes par Brian Chauvel, avec l’aide de Cécile Rodrigues. Source fonds de carte : Stamen toner / OpenStreetMap et contributeurs.

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