Drapeaux (27/06/2016)

Depuis hier matin, la reconquête municipale de la place se poursuit. Une manifestation de découverte d’activités sportives occupe désormais l’ensemble du lieu. Cela fait pourtant déjà plusieurs semaines que le quartier est aux couleurs du sport. Si République ne compte finalement pas de “fan zone” destinée à accueillir la population lors des matchs de la coupe d’Europe de football, depuis le 10 juin, elle est malgré tout régulièrement visitée par des supporters, français comme étrangers à l’image de cette famille suédoise qui se rend au “mémorial” des attentats avant le match de leur équipe nationale. Et au diapason, les habitants du quartiers affichent, ici et là, des couleurs nationales.

Ici le vent a roulé le drapeau suédois, disposé sur ce balcon du boulevard Voltaire. Cinq immeubles plus loin, un drapeau français a lui aussi été installé. Le premier a aujourd’hui disparu avec l’élimination de l’équipe suédoise à l’issue de la première phase. Le second est toujours là.

Dans le quartier, des drapeaux étrangers viennent donc s’ajouter à ceux, tricolores, affichés en réaction aux attentats et demeurés massivement aux fenêtres depuis, à la différence du reste de Paris comme l’a montré une chronique précédente. C’est ainsi plusieurs drapeaux qui sont parfois affichés : un français pour les attentats (sur le volet de droite), d’autres portugais (à gauche et sur les fenêtres) pour la coupe d’Europe, à l’image de ce cliché pris rue de Saintonge le 17 juin dernier, veille d’un match de l’équipe du Portugal.

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Mais ces nouveaux usages du drapeau se manifestent également au sujet du drapeau tricolore. Depuis le temps que je lève la tête pour observer les fenêtres, ma fille a pris l’habitude de me signaler, ici et là, de “nouveaux drapeaux” comme elle dit. Et ces deux dernière semaines elle a, à juste titre, remarqué l’apparition de plusieurs d’entre eux, aux terrasses des cafés bien sûr mais aussi sur les immeubles. Comme je lui ai expliqué, “ces drapeau-là sont pour la coupe d’Europe, pas pour les attentats”. A l’inverse, de mon côté, j’ai répertorié la disparition de plusieurs drapeaux comme si, pour plusieurs habitants, depuis le début de l’euro, l’accrochage de ces “autres” drapeaux français faisaient perdre son sens originel aux leurs. La situation particulière du quartier illustre ainsi la multiplicité des significations que peut revêtir un seul et même drapeau.

Parfois, cette superposition des significations se donne à voir sur une même devanture. Tel commerçant affiche depuis novembre un drapeau français mais en a ajouté un autre à l’occasion de l’euro, par exemple l’un au dessus du store, l’autre au dessous. Un café du quartier, devant lequel je passe presque tous les jours, donne lui à voir très clairement cette polysémie. Au drapeau mis en novembre dans la vitrine est désormais superposé un drapeau lié à la coupe d’Europe. La question de savoir si, comme je l’ai pourtant expliqué à ma fille, il est vraiment pertinent de séparer les drapeaux en deux catégories : ceux pour les attentats et ceux pour l’Euro. Les drapeaux français présents depuis novembre trouvent, sans aucun doute, un nouvel écho dans le pavoisement sportif. Et réciproquement, dans un quartier où le drapeau français est présent depuis les attaques terroristes, l’accrochage d’un drapeau français pour supporter l’équipe nationale ne peut peut-être pas faire totalement abstraction de la signification nouvelle qu’a pris la bannière tricolore ces derniers mois.

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Photographies prises respectivement en mars et juin 2016.

 

 

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Reconquête (19/06/2016)

Le 17 juin au soir, des panneaux Decaux et une colonne Morris ont fait leur apparition sur la place de la République.

Ce mobilier urbain doit servir de support à une exposition organisée par la ville de Paris et le Haut Commissariat aux Réfugiés. Il s’agit de donner à voir des visages de réfugiés et, j’imagine, de donner envie aux Parisiens de les accueillir.

Pour qui observe l’espace de la place depuis plusieurs mois, ce surgissement sonne comme le signe d’une volonté de reconquête municipale de l’espace public. Il va ainsi de pair avec le nettoyage récent et la réouverture de la ludothèque, à sa capacité désormais maximale, ce matin. Installée depuis la piétonnisation de la place, la ludothèque ouvrait en effet jusqu’ici de manière partielle et irrégulière.

L’installation de ce dispositif d’exposition confirme, par ailleurs, la répartition symbolique de l’espace de la place. L’Ouest de la place est bel et bien l’espace du pouvoir et des institutions, nationales comme municipales. Outre cette exposition qui mobilise le mobilier urbain traditionnel, c’est dans cette partie que se trouvent l’arbre et la plaque commémorative inaugurés par François Hollande en janvier 2016, que se situe le café, concession de la ville, dont le nom est désormais la devise officielle de Paris, “Fluctuat Nec Mergitur”, et, enfin, qu’a eu lieu la manifestation des policiers le 18 mai dernier.

A l’inverse, l’Est reste le lieu de la contestation et de la subversion politique. Il n’est donc pas surprenant que dès hier matin plusieurs panneaux avaient fait l’objet de tags critiques destinés à détourner le dispositif municipal : “Expulsés par Hidalgo”, “Expulsés tous les jours”, “Réfugiés à Paris à la Rue”.

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Ce dimanche matin, les inscriptions avaient été effacées.

Sur la place, la façon de reconstruire un espace public, certes possiblement conflictuel mais non clivé a priori, reste visiblement encore à trouver.

Prédication (18/06/2016)

Cela fait un peu plus de huit ans que j’habite le quartier. J’y ai toujours observé la présence de prêcheurs, le plus souvent membres des Témoins de Jéhova. Par groupe de deux, un homme et une femme, ils se tiennent toujours au même endroit : aux abords de, mais non sur, la place de la République, à la sortie du métro “Rue du temple”, côté troisième arrondissement. Depuis quelques jours, ils choisissent désormais le milieu de la place, visiblement désireux, à leur tour, d’occuper cet espace public devenu effectivement un lieu de prédication de diverses croyances et convictions.

Aujourd’hui, un groupe de mormons, composé principalement d’Américains vivant en France, se sont installés au centre de la place. Pourtant naturellement peu subversifs, ils ont à cette occasion repris les usages du lieu et ont dessiné les principaux symboles de leur théologie sur le sol de la partie Nord.

 

 

 

Je me suis entretenue avec l’un d’entre eux. Originaire d’Arizona, celui-ci m’a d’abord longuement expliqué le “paradis”, la “prison” et l’ensemble des éléments fondamentaux pour les mormons. Il m’a demandé si j’avais la foi et certifié que Jesus-Christ pourrait m’aider en ces temps difficiles.
De mon côté, je lui ai dit que j’habitais tout près et que c’était la première fois que je les voyais nombreux sur la place. Il m’a expliqué ce que je savais déjà : “D’habitude nous faisons ça par deux et c’est beaucoup plus discret”. Avant d’ajouter : “Mais là on a pensé que le paradis des mormons pouvaient être utile aux gens qui viennent sur la place depuis les attentats et on a décidé de faire quelque chose de différent, ici”.

“Pourquoi sommes nous ici ?” brandissent les prêcheurs ce jour-là à l’occasion de la photographie de groupe. “Ici sur cette terre” est la suite implicite de la question.

Dans la symbolique du lieu, cette interrogation prend un sens figuré et le “ici” une signification nouvelle.

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Icones (16/06/2016)

La pluie a fait disparaître les couleurs de plusieurs hommages. Le noir et blanc remplace désormais l’arc-en-ciel.

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Sur la gauche de ces photographies prises hier et avant-hier, le feuillet sur Anne Frank fait partie d’une vingtaine d’autres qui viennent de faire leur apparition pour évoquer la figure iconique de la petite fille juive.

Une telle référence est atypique. Au final, peu de documents renvoyant explicitement à la Seconde Guerre mondiale, et en son sein à l’extermination des Juifs, ont jusqu’ici été déposés à République, à la différence des abords du Bataclan où ceux-ci me semble avoir été plus fréquents.

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A la marge, donc, des messages déposés sur le mémorial, les références à Anne Frank ont aujourd’hui disparu. A l’inverse, sur le lion, deux papiers ont été installés en hommage aux récents attentats, à Orlando et à Magnaville, où deux policiers ont été tués. C’est d’ailleurs la seule mention de solidarité avec les policiers visibles sur le socle de la statue.

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Leur forme (plastification, utilisation du gros scotch gris et coeurs) mais surtout le slogan mobilisé, devenu iconique, semblent indiquer que ce sont les membres du collectif “17 plus jamais”, apparu avec “Je suis Charlie”, qui les ont installés.

La réaction aux attentats a, elle aussi, ses normes, ses standards et ses icônes.

Couleurs (14/06/2016)

 

Hier soir, le lien entre Nuit Debout et les attentats est à nouveau apparu dans l’espace de la place de la République. En écho aux assemblées générales qui ont marqué les grandes heures du mouvement, et à l’appel des organisateurs de Nuit Debout, c’est un rassemblement en hommage aux victimes de l’attaque homophobe d’Orlando qui a réuni plusieurs dizaines de personnes.

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De nouveaux dessins et messages ont alors été déposés sur le socle de la statue.

Les hommages déposés en novembre sur les lieux mêmes des attentats ont, pour une large part, été ramassés par les archives de Paris qui en assurent désormais la conservation. Il n’est en pas de même à République où, à ce jour, aucune politique publique d’archivage n’a été mise en oeuvre. Dans tous les cas, et mêmes conservés, ces documents sont à jamais séparés du contexte de leur dépôt. Il est d’ordinaire impossible de savoir qui les a apportés et dans quelles circonstances.

Dans une chronique précédente, j’ai déjà eu l’occasion de rapprocher un texte déposé devant le Bataclan de l’identité et de l’intention de celui qui l’avait rédigé. Hier soir, mon collègue Sylvain Antichan était présent sur la place de la République. Il a eu l’occasion d’observer plusieurs passants et d’échanger avec eux. Un jeune couple a déposé une banderole en papier “Plus vous tuez, plus on s’aimera”. L’entretien réalisé par Sylvain permet de redonner le contexte de ce document.

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L’homme, 26 ans, et sa compagne, 23 ans, sont étudiants en philosophies. Ils sont arrivés à Paris en septembre 2015, depuis le Portugal. Ils sont portugais; et française pour elle, et belge pour lui. Ils habitent le 18ème arrondissement. Ils viennent régulièrement assister à “Nuit Debout” et écouter les travaux des commissions même s’ils n’ont jamais pris une part active au mouvement. Ils se disent notamment sensibles aux droits LGBT. Ce soir, ils sont venus en réaction à l’attentat d’Orlando et ont apporté une banderole.

Ils ont choisi avec soin le lieu où la disposer. Le jeune homme souhaite que la banderole soit installée tout près de l’hommage franco-belge, comme en écho à l’une de ses appartenances nationales. L’endroit choisi se situe également à la marge du secteur dédié au mémorial. C’est en effet la première fois que lui comme elle se rendent sur la place en réaction aux attentats et déposent quelque chose. Pour Bruxelles, le garçon était « trop dedans », il a « appelé des gens », il n’y a « même pas pensé ». Pour Paris, « on venait d’arriver » dans la capitale. Notre banderole : « on l’a fait y a une heure, dans un parc, à côté des archives », « on avait le matériel à la maison ».

Comment dès lors qualifier cette banderole ? De message politique ou d’expression de compassion ? Et de quel attentat est-il question  ? D’Orlando certes mais aussi de Bruxelles voire de Paris ?

Enfin, la participation à la mémorialisation des attentats dans l’espace  public est-elle le fait d’individus situés à une distance, géographique et affective, particulière avec les événements dramatiques commémorés ? Ni trop près, ni trop loin ?

Je me rends compte en écrivant ces lignes que, parmi nos voisins, et si une enquête systématique doit encore être réalisée, aucun ne m’a jamais indiqué avoir apporté quelque chose.

Moi et mon compagnon n’avons déposé ni message ni fleurs.

Seuls nos enfants ont allumé des bougies, à République, les 7 janvier et 15 novembre 2015 en fin de journée.

 

 

 

 

 

 

 

Traumatisme (13/06/2016)

Hier, dimanche, une tuerie a eu lieu dans un night-club fréquenté par une clientèle homosexuelle, à Orlando, aux Etats-Unis. Comme beaucoup, j’ai immédiatement commencé à chercher des informations sur internet. Cette attitude a entraîné une réaction, elle aussi immédiate, de mon compagnon : “Arrête. Qu’est-ce que tu fais ? Il n’y a rien à apprendre. Ça c’est déjà passé en bas de chez toi. Inutile d’y revenir encore.”

Les événements se répètent-ils ?

Le récent massacre participe, sans aucun doute, à rappeler la tuerie survenue au Bataclan et, possiblement, à raviver le stress vécu en novembre 2015. Journalistes et documentaristes, de nouveau nombreux depuis quelques semaines dans le quartier, préparent d’ailleurs le premier anniversaire des attentats en se posant, notamment, la question de savoir si le quartier a changé et dans quelles mesures il est “traumatisé” ou “résilient”.

Les attentats font, effectivement, désormais partie de la vie quotidienne des habitants, s’immiscent ici ou là dans leurs conversations, jusqu’à, parfois, se nicher dans le silence. Un soir il y a peu, ma fille m’a interrogée sur le risque, “pour nous”, d’être inondés par la crue de la Seine. Je lui ai répondu “non tu sais nous sommes trop loin du fleuve”. Et fatiguée, en cette fin de journée, j’ai ajouté sans m’en rendre compte “Et puis ça va !”, suivi d’un silence, sans davantage de détails. “Oui on a déjà eu les attentats ! Tu as raison maman”, m’a-t-elle rétorqué du tac au tac.  Le sens de mon “ça va !” ne faisait pour elle pas l’ombre d’une ambiguïté. Ma fille a, visiblement, les événements en tête. Est-elle pour autant “traumatisée” ?

Mon fils de quatre ans considère, lui, apparemment comme “normal” le nouveau visage revêtu par le quartier depuis novembre dont, avec d’autres, les policiers sont devenus des personnages ordinaires. Le samedi 4 juin, nous attendons le “Carnaval Tropical” qui doit passer par le boulevard du Temple. En tête de cortège, une trentaine de gendarmes en tenue de combat. Mon fils se tourne vers moi, tout content : “Maman tu ne m’avais pas dit qu’il y avait aussi un carnaval des policiers. C’est trop bien !”.

Que faire des légitimes considérations actuelles sur le “traumatisme”, et son corollaire la “résilience”, du “quartier” ou de la collectivité des “riverains” dont nombre de commentateurs ne semblent pas mettre en doute l’existence et dont des programmes de recherche entendent cerner l’ampleur et comprendre la nature ? La définition du traumatisme, comme celle de la résilience, sont du domaine des spécialistes de la psyché, que sont les psychiatres, psychologues et autres psychanalystes. Elle trouve sa source à l’échelle de l’individu.

Un “quartier”, ses rues, ses immeubles et même la société, ou les sociétés, que sont susceptibles de former ses habitants n’ont pas de cerveau. Ils n’ont ni conscience, ni inconscient. Nombre de sociologues, dont je suis, ont ainsi beaucoup de difficulté à définir la nature “collective” d’un traumatisme et plus encore les manières dont son existence et ses effets pourraient être cernés.

La semaine dernière, les attentats ont été au coeur de deux conversations que j’ai eu, successivement dans la même journée, avec deux mamans d’enfants scolarisés avec les miens. A chaque fois, un des points de départ était l’appel aux témoignages diffusé, par le CNRS et l’INSERM, ce jour-là par l’intermédiaire d’un email envoyé par l’école mais par ailleurs omniprésent chez les commerçants, dans les squares ou dans le hall de la Mairie.

 

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 Flyers de présentation du projet “13-11” posés sur le comptoir de ma pharmacie habituelle.

 

Mes deux interlocutrices habitent chacune en face du Bataclan (l’une à son entrée, l’autre à sa sortie) vivent en couple, sont mères de deux garçons et exercent une activité professionnelle.

Elles se décrivent toutes les deux comme “bouleversées” par la nuit du 13 novembre, dont le souvenir, douloureux et angoissant, les accompagne encore aujourd’hui. Leurs ressentis (il ne me revient pas, évidemment, de qualifier celui-ci de “traumatique”) semblent si ce n’est semblables du moins proches l’un de l’autre. Est-il pour autant l’indice d’un phénomène “collectif” ou “partagé” ?

L’une souhaite parler publiquement de son expérience et porter témoignage, l’autre le refuse et préfère noircir un carnet dont elle entend qu’il reste personnel. La première s’est inscrite pour participer à la campagne de collecte de récits du 13 novembre, l’autre a mal vécu l’idée même d’une telle démarche, jugée intrusive.

Or leurs rapports distincts à l’acte de témoigner de leurs vécus, et de leurs souffrances, s’accompagnent de pratiques sociales différentes.

Dans le quartier d’abord. La première a décidé de quitter les abords de la salle de concert et donc de déménager. La seconde a intensifié son ancrage local : elle se mobilise notamment pour que, cette année comme par le passé, ait lieu une fête d’école, “malgré tout” et pour “célébrer la vie”.

Dans leur vie sociale ensuite. La première exerce une profession intellectuelle et a l’habitude de s’exprimer en public, y compris à la première personne. La seconde travaille dans le secteur des services, dans un métier qui exige la discrétion et où la prise de parole et l’expression de soi n’ont pas leur place.

S’il me semble ainsi difficile de définir et de délimiter un “traumatisme collectif” qui caractériserait le quartier, je constate, par contre, chaque jour un peu plus que l’expression de leurs vécus par les “riverains”, qui sont pour moi d’abord des voisins, relève, elle, d’un phénomène social. Ce constat est, à la fois, l’indice de l’impact indéniable des événements et le signe que ceux-ci n’ont pas bouleversé radicalement la société que forme le quartier. Au contraire c’est dans le cadre de cette société, véritable cadre social, qui pour partie préexiste aux attentats, que leur impact trouve sa forme et se déploie.

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Photographie prise le 13 juin 2016, passage Saint-Pierre Amelot, où débouche la sortie de secours du Bataclan, les traces de balle sont toujours là mais l’inscription “Exprime-toi” photographiée le 2 juin précédent, et visible sur l’image d’ouverture de cette chronique, a été recouverte à la peinture.

Sacré (24/05/2016)

Le 24 mai dernier, exceptionnellement, ma fille ne restait pas à la cantine. A 13h30, et après l’avoir ramenée en classe, je rentre donc chez moi en passant devant le Bataclan, pour la deuxième fois de la journée. Je remarque alors une gerbe de fleurs qui était absente le matin même.

Bleue et rouge, elle porte une banderole “La maire de Paris”.

Sa présence annonce une visite officielle.

Je décide donc de rester aux abords du site pour voir ce qu’il en est. Arrivent alors de  nombreuses voitures aux vitres tintées. Je comprends peu à peu que les participants aux rencontres “Orient et Occident – civilisations en dialogue” qui se sont tenues le matin à l’Hôtel de Ville de Paris ont décidé de se rendre en délégation au Bataclan. Parmi eux, Ahmad Al-Tayyeb, Grand Imam d’Al-Azhar de la mosquée du Caire, et Andrea Riccardi, fondateur de la communauté Sant’Egidio déposent, ensemble, une gerbe à côté de celle de la Maire. Ses couleurs tranchent avec celles, traditionnelles, de la République.

Et, en lieu et place de la banderole rouge et bleue, un petit papier blanc.

Ce papier se révèle être un message manuscrit du Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb dont la traduction figure en fin de chronique. Il y appelle à la paix et au dialogue.

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Photographie prise à 14h30.

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Ce n’est pas moi qui tient le papier déplié sur la photographie précédente mais une des femmes des participants aux rencontres “Orient et Occident”. En effet, une fois Ahmad Al-Tayyeb parti, les membres de la délégation, et principalement ceux venus d'”Orient”, prennent ce message les uns après les autres : pour en prendre des photographies et se mettre en scène avec, comme le montre l’image d’ouverture de cette chronique. Tel un objet sacré, une relique, ce papier circule de mains en mains sur le trottoir de Paris tandis que, à n’en pas douter, les images, nombreuses, qui en sont prises auront vocation à circuler sur internet.

Plusieurs passants s’arrêtent pour regarder la scène et tentent de comprendre ce qui se passe. Parmi eux, je remarque un membre du collectif “17 plus jamais” mais aussi plusieurs personnes que je croise régulièrement dans le quartier

Comme cela a été évoqué dans plusieurs chroniques, les hommages – messages, photographies, objets et même quelques-unes des fleurs séchées –  déposés au Bataclan ont vocation à être conservés par les Archives de Paris. Pourtant, ce petit bout de papier symbolique ne rejoindra pas les milliers de textes qui se trouvent déjà dans les réserves municipales de la Porte des Lilas.

A 18h en effet, soit à peine trois heures après la scène précédente, sur le chemin du retour de l’école où je suis retournée chercher ma fille, je ne vois plus le carré blanc dépasser des fleurs. Je le cherche en vain. Quelqu’un a pris ce message. Ce texte à l’écriture manuscrite de Ahmad Al-Tayyeb ne figurera donc pas dans les archives alors même que sa nature symbolique devait  sans nulle doute en faire un message “historique”.

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Traduction de travail du texte, ligne par ligne, réalisée par OBI et DBI (merci les amis !)

1 – La première ligne est difficile à traduire, cela semble reprendre une prière traditionnelle pour accompagner un acte important

2 – “Je suis la pour vous dire au nom de l’islam que le sang versé de tout être humain est interdit”

3 – “que la relation entre tous les hommes que Dieu nous a demandé est une relation de paix, de fraternité et d’entre aide (solidarité).”

4 – “que le terrorisme n’a ni pays ni religion”

5 – “Tous les musulmans sont trés touchés par chaque goutte de sang qui est tombée ici et ailleurs à cause de ce dangereux fléau”

6 – “Notre devoir à tous de l’orient à l’occident est d’être unis contre ce fléau”

7 – “Je suis très ému pour ces victimes, leurs familles et leurs amis”

8 – “J’espère que le peuple français libre et ouvert puisse dépasser cette tragédie”

9 – “Que dieu vous protège et nous protège de tous ces malheurs

10 – Signature de “Ahmed Tayeb – cheikh d’AL-Azhar – Responsable de l’assemblée des musulmans- le 24 05 2016”

Circulation (20/05/2016)

Depuis plusieurs semaines donc la statue se vide peu à peu des textes, bougies, images et autres objets qui s’y trouvaient parfois depuis janvier 2015. Ces matériaux sont maintenant principalement cantonnés à la face sud, au pied du lion, là où les membres du collectif “17 plus jamais” viennent chaque jour (ré)aménager ce lieu “pour la mémoire” comme ils le présentent.

Pourtant, allant contre ce mouvement dominant, de nouveaux supports continuent à faire ici ou là leur apparition sur le socle, parfois à l’occasion de visite de groupes d’élèves.

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Le 20 mai dernier, deux nouveaux messages de nature différente ont retenu mon attention. Plastifiés, donc destinés à durer, ils affichaient un “soutien aux forces de l’ordre”, thématique jusqu’ici absente du socle et en profond décalage avec les slogans mis en avant par “Nuit Debout” depuis quelques semaines.

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C’est alors que je me suis souvenue avoir déjà vu ces visuels aux barrières qui empêchaient les quidams d’accéder à la place de la République, le 18 mai, lors de la manifestation des policiers.

Un homme tenait ces images à la main, les brandissant comme des bannières, ce que montre la photographie d’ouverture de cette chronique. Il répétait à qui voulait (ou pas) l’entendre que “les policiers font leur travail” et “sont indispensables à notre sécurité”. C’était bel et bien des attentats et du passé récent dont il était question ici comme d’ailleurs dans nombre d’autres conversations entendues ce jour-là. Pour la majorité des personnes présentes, l’attitude des forces de l’ordre ne pouvait se résumer à leur intervention lors des attentats. L’homme vouait, lui, un culte à ces hommes de l’ordre qui “sont là pour protéger la population face aux attentats”.

Une recherche internet indique que le texte et le visuel reproduits sur ses papiers sont empruntés à Honneur et Patrie, association loi 1901 créée en août 2013, en Bretagne, pour “rendre hommage aux militaires forces de l’ordre sapeurs pompiers douaniers surveillants pénitenciaires sécurité civile entretenir le culte du souvenir et la mémoire historique organiser ou participer aux cérémonies patriotiques défendre les intérêts sociaux et moraux des membres encourager l’esprit patriotique et civique”.

Moins massifs que le mémorial en hommage aux “tués” ou “mutilés par la police” qui est apparu sur le sol de la place ce même 18 mai, ces deux messages n’en constituent pas moins le pendant. Plastifiés dès le départ, ils avaient, eux aussi, vocation à durer et faire mémoire. Leur circulation de la marge de la place au socle de la statue matérialise ainsi un peu plus la structuration symbolique de l’espace de la place de la République, d’une part, la manière dont la mémoire des attentats traverse les mobilisations sociales contemporaines qui s’y expriment, de l’autre.