Traumatisme (13/06/2016)

Hier, dimanche, une tuerie a eu lieu dans un night-club fréquenté par une clientèle homosexuelle, à Orlando, aux Etats-Unis. Comme beaucoup, j’ai immédiatement commencé à chercher des informations sur internet. Cette attitude a entraîné une réaction, elle aussi immédiate, de mon compagnon : “Arrête. Qu’est-ce que tu fais ? Il n’y a rien à apprendre. Ça c’est déjà passé en bas de chez toi. Inutile d’y revenir encore.”

Les événements se répètent-ils ?

Le récent massacre participe, sans aucun doute, à rappeler la tuerie survenue au Bataclan et, possiblement, à raviver le stress vécu en novembre 2015. Journalistes et documentaristes, de nouveau nombreux depuis quelques semaines dans le quartier, préparent d’ailleurs le premier anniversaire des attentats en se posant, notamment, la question de savoir si le quartier a changé et dans quelles mesures il est “traumatisé” ou “résilient”.

Les attentats font, effectivement, désormais partie de la vie quotidienne des habitants, s’immiscent ici ou là dans leurs conversations, jusqu’à, parfois, se nicher dans le silence. Un soir il y a peu, ma fille m’a interrogée sur le risque, “pour nous”, d’être inondés par la crue de la Seine. Je lui ai répondu “non tu sais nous sommes trop loin du fleuve”. Et fatiguée, en cette fin de journée, j’ai ajouté sans m’en rendre compte “Et puis ça va !”, suivi d’un silence, sans davantage de détails. “Oui on a déjà eu les attentats ! Tu as raison maman”, m’a-t-elle rétorqué du tac au tac.  Le sens de mon “ça va !” ne faisait pour elle pas l’ombre d’une ambiguïté. Ma fille a, visiblement, les événements en tête. Est-elle pour autant “traumatisée” ?

Mon fils de quatre ans considère, lui, apparemment comme “normal” le nouveau visage revêtu par le quartier depuis novembre dont, avec d’autres, les policiers sont devenus des personnages ordinaires. Le samedi 4 juin, nous attendons le “Carnaval Tropical” qui doit passer par le boulevard du Temple. En tête de cortège, une trentaine de gendarmes en tenue de combat. Mon fils se tourne vers moi, tout content : “Maman tu ne m’avais pas dit qu’il y avait aussi un carnaval des policiers. C’est trop bien !”.

Que faire des légitimes considérations actuelles sur le “traumatisme”, et son corollaire la “résilience”, du “quartier” ou de la collectivité des “riverains” dont nombre de commentateurs ne semblent pas mettre en doute l’existence et dont des programmes de recherche entendent cerner l’ampleur et comprendre la nature ? La définition du traumatisme, comme celle de la résilience, sont du domaine des spécialistes de la psyché, que sont les psychiatres, psychologues et autres psychanalystes. Elle trouve sa source à l’échelle de l’individu.

Un “quartier”, ses rues, ses immeubles et même la société, ou les sociétés, que sont susceptibles de former ses habitants n’ont pas de cerveau. Ils n’ont ni conscience, ni inconscient. Nombre de sociologues, dont je suis, ont ainsi beaucoup de difficulté à définir la nature “collective” d’un traumatisme et plus encore les manières dont son existence et ses effets pourraient être cernés.

La semaine dernière, les attentats ont été au coeur de deux conversations que j’ai eu, successivement dans la même journée, avec deux mamans d’enfants scolarisés avec les miens. A chaque fois, un des points de départ était l’appel aux témoignages diffusé, par le CNRS et l’INSERM, ce jour-là par l’intermédiaire d’un email envoyé par l’école mais par ailleurs omniprésent chez les commerçants, dans les squares ou dans le hall de la Mairie.

 

14 juin I

 Flyers de présentation du projet “13-11” posés sur le comptoir de ma pharmacie habituelle.

 

Mes deux interlocutrices habitent chacune en face du Bataclan (l’une à son entrée, l’autre à sa sortie) vivent en couple, sont mères de deux garçons et exercent une activité professionnelle.

Elles se décrivent toutes les deux comme “bouleversées” par la nuit du 13 novembre, dont le souvenir, douloureux et angoissant, les accompagne encore aujourd’hui. Leurs ressentis (il ne me revient pas, évidemment, de qualifier celui-ci de “traumatique”) semblent si ce n’est semblables du moins proches l’un de l’autre. Est-il pour autant l’indice d’un phénomène “collectif” ou “partagé” ?

L’une souhaite parler publiquement de son expérience et porter témoignage, l’autre le refuse et préfère noircir un carnet dont elle entend qu’il reste personnel. La première s’est inscrite pour participer à la campagne de collecte de récits du 13 novembre, l’autre a mal vécu l’idée même d’une telle démarche, jugée intrusive.

Or leurs rapports distincts à l’acte de témoigner de leurs vécus, et de leurs souffrances, s’accompagnent de pratiques sociales différentes.

Dans le quartier d’abord. La première a décidé de quitter les abords de la salle de concert et donc de déménager. La seconde a intensifié son ancrage local : elle se mobilise notamment pour que, cette année comme par le passé, ait lieu une fête d’école, “malgré tout” et pour “célébrer la vie”.

Dans leur vie sociale ensuite. La première exerce une profession intellectuelle et a l’habitude de s’exprimer en public, y compris à la première personne. La seconde travaille dans le secteur des services, dans un métier qui exige la discrétion et où la prise de parole et l’expression de soi n’ont pas leur place.

S’il me semble ainsi difficile de définir et de délimiter un “traumatisme collectif” qui caractériserait le quartier, je constate, par contre, chaque jour un peu plus que l’expression de leurs vécus par les “riverains”, qui sont pour moi d’abord des voisins, relève, elle, d’un phénomène social. Ce constat est, à la fois, l’indice de l’impact indéniable des événements et le signe que ceux-ci n’ont pas bouleversé radicalement la société que forme le quartier. Au contraire c’est dans le cadre de cette société, véritable cadre social, qui pour partie préexiste aux attentats, que leur impact trouve sa forme et se déploie.

14 juin H

Photographie prise le 13 juin 2016, passage Saint-Pierre Amelot, où débouche la sortie de secours du Bataclan, les traces de balle sont toujours là mais l’inscription “Exprime-toi” photographiée le 2 juin précédent, et visible sur l’image d’ouverture de cette chronique, a été recouverte à la peinture.
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