T-Shirts (12/08/2016)

La mise à distance et le déplacement sont parmi les principaux moteurs du regard sociologique. Et ce mouvement de côté est à l’origine de ces chroniques. Mon départ loin de Paris pour trois semaines a, sans surprise, confirmé à quel point le lieu et la position depuis lesquels on observe détermine ce que l’on va voir.

Dans le Pays du Mont-Blanc où je passe mes vacances, je tente de rompre avec ma position d’observatrice. Mon nouvel environnement m’y aide. Les conversations portent très rarement sur les attentats et les traces d’un rapport à l’événement sont peu présentes.

La distance, géographique et sociale, d’avec le quartier conduit une nouvelle fois à prendre un peu plus conscience de la manière dont y vivre a façonné le rapport à l’événement. La distanciation est cependant limitée. Habitus sociologique et vécu de l’année 2015-2016 dans le 11ème ont finalement développé chez moi une hypersensibilité aux indices de toute forme de relation aux attentats.

C’est ainsi dans un parc naturel où les visiteurs viennent, le plus souvent en famille, rencontrer des animaux sauvages que je remarque dans le même périmètre de quelques mètres carrés, pas plus, deux hommes vécus chacun d’un t-shirt noir qui fait explicitement référence à “Charlie”.

Les deux hommes ont approximativement le même âge et sont tous les deux pères. L’un porte un t-shirt qui fait référence à l’univers du cirque. Un dessin figure un acrobate qui jongle avec des balles qui chacune porte une des lettres du mot “Charlie”. Il renvoie à de l’ironie et du jeu pour évoquer l’événement. Le t-shirt du second ne comporte que du texte. Détournant le slogan “Je suis Charlie”, dont il reprend pour partie le code typo, il arbore un message clair “Je suis Charlie Martel”. Renvoyant à la victoire de Charles Martel sur la conquête musulmane à Poitiers en 732, cette formulation est revendiquée par des groupes d’extrême droite comme Génération identitaire.

Sous mes yeux, et à travers un support matériel des plus ordinaires – un t-shirt-, apparaît la fracture politique qui traverse la société quant aux leçons à tirer des attentats. Cette expérience montre également à quel point l’espace public le plus ordinaire est devenu un lieu d’expression de ces luttes politiques qui ne se cantonnent plus à un ou quelques arènes dédiées.

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Photographies prises à 16h30 le 12 août 2016.

 

Ephemerité (1/08/2016)

Aujourd’hui nous quittons Paris, pour les « grandes vacances » comme disent les enfants. Nous serons de retour dans trois semaines.

Je décide de me rendre place de la République, une dernière fois avant mon départ. Il est 9h30 ce matin et la statue est entourée d’un grillage en interdisant l’accès. Devant la barrière, un homme, que je reconnais comme membre du collectif « 17 plus jamais », regarde des employés municipaux s’afférer. J’engage la conversation. Je l’ai souvent aperçu sur la place.

« Ils sont venus sans prévenir vous savez. Paraît-il qu’ils sont venus à cinq heures du matin. En cachette. Moi j’y étais encore hier à 23h ». Une dame, qui se trouve, elle, à l’intérieur des grilles, écoute notre conversation depuis quelques secondes. Elle se rapproche et interrompt mon interlocuteur. « Pas à 5h monsieur, à 8h30. Il n’y a rien de secret. Avant notre intervention les archives de Paris sont venues et ont emporté quelques affiches et dessins ».

Resté silencieux, l’homme me quitte alors et va faire le tour de la statue.

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La mairie de Paris a donc décidé de profiter de l’été pour nettoyer les lieux et en reprendre possession. Les précédentes tentatives de reconquête, peu avant « Nuit debout » d’abord (déjà par l’intermédiaire de l’installation de grilles), avec l’exposition de photographies sur les réfugiés, ensuite, avaient échoué. La pause du mois d’août devrait, cette fois-ci, permettre le succès de l’opération.

La question reste toutefois ouverte de savoir si les usages, institués, du lieu et de la statue vont effectivement disparaître. A cet égard, la traduction française du terme anglais de « grassroots memorial » par l’expression de « mémorial éphémère » n’est pas satisfaisante. Un mémorial nourri par des passants qui y déposent fleurs, textes, dessins, photos, drapeaux et autres bougies ne se résume pas à son éphémérité. Il peut perdurer. Dans le cas présent, il a duré 19 mois !

Il peut aussi disparaître avant de réapparaître. Un tel mémorial ne doit dès lors pas être défini par un critère de durée, ou même de fragilité matérielle, mais plutôt, encore une fois, par sa place dans un espace de relations sociales et de rapports de pouvoir. Il se distingue ainsi en ce qu’il n’est pas un « mémorial officiel », qui lui serait porté par l’Etat, une association ou toute autre cause unifiée.

Parfois d’ailleurs, les deux types de mémoriaux peuvent cohabiter comme dans le cas du Mémorial de la Guerre du Vietnam aux Etats-Unis. Très solennellement installé par l’Etat fédéral américain à Washington, ce Mémorial donne toujours lieu à l’expression, et au dépôt, d’hommages spontanés et diversifiés. Robin Wagner-Pacific et Barry Schwartz ont ainsi étudié les milliers de courriers, bougies et objets qui aujourd’hui encore sont déposés quotidiennement par des visiteurs. Par leur pratique, ceux-ci instaurent ainsi un lien individuel et privé avec le passé commémoré tout en participant à sa célébration collective et publique.

Réciproquement, la décision de faire table rase du Mémorial de République signifie-t-elle que la ville a décidé de construire un lieu officiel de commémoration, suivant en cela les revendications de plusieurs associations ? Les déclarations des élus municipaux qui ont accompagné l’installation des grilles et le début du nettoyage renvoient pour l’heure à l’arbre du souvenir planté à l’extrémité Ouest de la place avant d’insister sur le fait que les archives de Paris ont collecté les hommages.

Les chroniques précédentes ont toutefois montré que cette collecte avait eu lieu partout sauf sur la place de la République, laissée aux seuls soins du collectif « 17 plus jamais » et où, pourtant, la majorité des documents ont vraisemblablement été déposés depuis janvier 2015. Elles conduisent également à faire l’hypothèse que les derniers documents enlevés par les archives de Paris ce matin ne seront pas les derniers à être déposés sur la place.

Les 13 novembre et 7 janvier prochains comme, malheureusement, le prochain attentat auront peut-être pour effet de renouer avec l’usage commémoratif de la statue.

L’éphémère en deviendrait cyclique.

 

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Silence (24/07/2016)

Le même motif se répète donc.

L’ampleur de la tuerie de Nice a cependant un écho particulier, comme en creux, sur mon compagnon et moi-même. L’événement nous a profondément atteints tout en nous restant, pour partie, étranger.

Evidemment, ma famille et moi, nos voisins et amis avons été horrifiés par le massacre. Comment ne pas l’être ? Mais dans le même temps, la distance, géographique mais aussi sociale, qui, cette fois-ci, nous séparait des événements, nous a fait prendre un peu plus conscience de la proximité violente avec laquelle, en janvier puis novembre 2015, nous avions, à l’inverse, fait l’expérience de tels drames. C’est une étrange répétition des faits, en ce qu’elle se mêle d’une différence radicale, que nous vivons depuis le 14 juillet. Les murs du quartier témoignent de ce renversement et de la manière rétrospective dont, désormais, le “13 novembre” prendra sa signification sachant qu’il a été suivi d’un “14 juillet”.

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Photographie d’un message inscrit sur la bâche de ravalement du Bataclan, prise le 19 juillet.

Après le 13 novembre 2015, des habitants du quartier ont pavoisé. Fenêtres d’appartements ou devantures de commerce affichent encore aujourd’hui le drapeau français. A l’origine c’est donc le déploiement des couleurs tricolores qui avait pour fonction de témoigner d’une forme de solidarité ou du moins de concernement. Aujourd’hui, ces drapeaux semblent faire partie du paysage. Et, cette fois-ci, c’est à l’inverse leur mise en berne qui indique une réaction sociale au récent attentat de Nice.

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Drapeau privé mis en berne devant un commerce du boulevard Beaumarchais, photographié le 16 juillet.

Ce lundi 18 juillet une minute de silence a été organisée à République. Pour janvier et novembre 2013, cela ne me serait pas venu à l’idée de me rendre sur la place pour une telle occasion. Lors des rassemblements massifs et spontanés qui y ont alors eu lieu, c’était plutôt le bruit et le besoin de se parler qui prédominaient.

Le 8 janvier 2015 à midi, moment de la minute de silence officielle, je me trouvais au siège du CNRS dans le 16ème arrondissement de Paris. Je participais ce matin-là à une réunion collective. C’est donc collectivement que nous sommes tous descendus dans le hall du bâtiment, pour nous taire.

Lundi dernier, j’étais seule chez moi. Je ne me serais pas rendue, seule, à République en tant qu’habitante. C’est comme sociologue, et uniquement comme telle cette fois-ci, que j’y suis allée. Au maximum, une soixantaine de personnes étaient présentes. Elles se sont prises par la main. Le contraste était saisissant avec la foule présente sur les lieux lors des précédentes attaques de ce type, à Paris et pour une large part dans le quartier.

Les réactions à tel ou tel attentat font de plus en plus référence simultanément à d’autres événements. Ainsi au pied du Mémorial, c’est sur un drapeau belge que des passants ont inscrit « We are Nice », renvoyant ainsi également aux attentats de Bruxelles. Et sur le lion, une femme est venue accrocher une croix copte avec une inscription en arabe. Réfugiée d’Egypte, elle s’exprime en anglais. Elle est venue en solidarité avec les victimes de Nice pour expliquer que les coptes sont victimes de la même violence, « alors que personne ne s’y intéresse ».

Et dans ce nouveau contexte de réactions parfois violentes, racistes et discriminatoires à l’égard des musulmans, le retour des bougies religieuses me font une nouvelle impression. Qu’a voulu dire la personne qui a déposé un cierge au nom de « Sainte Rita Nice ».

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Les attentats sont devenus l’occasion de défendre des causes et de porter des revendications. Loin du silence, les réactions qu’ils suscitent constituent autant d’occasion de prises de parole et de positions.

 

Date (16/07/2016)

Depuis plusieurs semaines déjà, j’envisage de mettre un terme à ces chroniques. Cette observation quotidienne de mon environnement, conduite en tant que sociologue de la mémoire, m’a permise de « faire avec » un événement violent vécu, lui, en tant qu’habitante de cette partie du 11ème arrondissement. La perspective de quitter le quartier pour les vacances d’été me semblait ainsi l’occasion de tourner la page, au propre comme au figuré puisqu’il s’agissait également de cesser d’écrire sur les traces des attentats, du moins sous cette forme.

La date du 14 juillet s’est alors naturellement imposée à moi pour être celle de cette ultime chronique. « Naturellement » est pourtant un terme contre nature pour une sociologue. A la réflexion, ce « choix » avait deux origines. Le 14 juillet me semblait le moment où, chaque année, les Parisiens qui ont la chance de partir en vacances commencent à quitter la capitale. Même si je savais que cette année ma famille et moi serions encore à Paris à cette date.

Je le réalise aujourd’hui, de manière largement inconsciente, le 14 juillet, jour de la fête nationale, marquait surtout, dans mon esprit, la fin d’une période, une forme de retour à la normale, à un semblant de confiance dans la capacité de la société politique française à tenir bon. La pleine conscience de cette charge symbolique, comme sa nature largement illusoire, ne me sont réellement apparues qu’à la lumière de la tuerie survenue avant hier soir à Nice, à l’occasion du feu d’artifice célébrant le 14 juillet 2016.

Dans mon quartier, qui était retombé dans une forme de normalité durant les jours précédents, ce nouveau massacre a entraîné un retour des hommages, d’une part, de la mobilisation sociale dans l’espace public, de l’autre. Dès hier, de nombreuses personnes sont venues déposer des messages et des drapeaux français sur le socle de la statue tandis que les membres du collectif « 17 plus jamais », qui s’étaient démobilisés ces dernières semaines, sont immédiatement (re)venus aménager les lieux.

 

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La dame blonde est de retour

Durant ces deux derniers jours, des gestes déjà observés par le passé se sont ainsi répétés : le dessinateur Liox a déposé, une fois de plus, un dessin de Marianne, des gens sont venus, à nouveau, écrire « Je suis » ou « Pray for », cette fois-ci suivi de « Nice », d’autres ont rallumé des bougies ou redessiné le drapeau Kabyle comme cela est arrivé régulièrement depuis janvier 2015.

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Et dans la foulée, de nouvelles (ou anciennes) causes ont été défendues devant le mémorial. Hier en fin de journée, des manifestants y affichaient de grandes banderoles contre « le terrorisme au Bangladesh », drapeaux français et bangladais à la main. Aujourd’hui, ce sont plusieurs partisans du président Erdogan qui brandissent des drapeaux turcs mais sont « là aussi pour Nice ». Les plus jeunes font d’ailleurs sans cesse des aller-retour entre le Mémorial proprement dit et le côté Ouest de la statue (côté une nouvelle fois légitimiste) où se tient l’essentiel de la manifestation contre le coup d’Etat. Sur la partie Est de la place, enfin, ce sont des militant(e)s de Nuit debout qui organisent un nouvel atelier de détournement d’affiches commerciales tandis que, plus tôt dans la journée, certains de leurs camarades avaient peint de nouvelles fresques sur le sol, à la faveur des événements.

 

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Les sociologues parlent de seuil de « saturation » pour décrire ce moment où la collecte de nouveaux matériaux (entretiens, observations, archives, statistiques) ne fait que confirmer les conclusions et les catégories d’analyse auxquelles les matériaux rassemblés auparavant avaient déjà permis d’arriver. Pour le chercheur de terrain, le constat de ce mécanisme de saturation est l’indice qu’il peut être mis fin à la recherche en cours. La répétition observée semble ainsi confirmer la pertinence d’arrêter prochainement la rédaction de ces chroniques et le type de recherche, modeste, limitée et évidemment indiciaire, qu’elle permet.

Le 14 juillet ne peut par contre plus être la date de cette ultime chronique. Elle est désormais celle d’un nouvel événement.

VIDE (01/07/2016)

Hier soir, plusieurs vitres des panneaux de l’exposition sur les réfugiés à Paris avaient été brisées. Aujourd’hui, l’exposition a disparu et la partie Ouest de la place est à nouveau vide. L’exposition devait durer jusqu’au 20 juillet.

La reconquête de la place n’est pas chose facile. Ce constat rappelle que la ville n’est pas qu’une réalité matérielle mais également, et même avant tout, un ensemble de relations sociales, elles-mêmes inscrites dans des rapports de pouvoir.

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