Date (16/07/2016)

Depuis plusieurs semaines déjà, j’envisage de mettre un terme à ces chroniques. Cette observation quotidienne de mon environnement, conduite en tant que sociologue de la mémoire, m’a permise de « faire avec » un événement violent vécu, lui, en tant qu’habitante de cette partie du 11ème arrondissement. La perspective de quitter le quartier pour les vacances d’été me semblait ainsi l’occasion de tourner la page, au propre comme au figuré puisqu’il s’agissait également de cesser d’écrire sur les traces des attentats, du moins sous cette forme.

La date du 14 juillet s’est alors naturellement imposée à moi pour être celle de cette ultime chronique. « Naturellement » est pourtant un terme contre nature pour une sociologue. A la réflexion, ce « choix » avait deux origines. Le 14 juillet me semblait le moment où, chaque année, les Parisiens qui ont la chance de partir en vacances commencent à quitter la capitale. Même si je savais que cette année ma famille et moi serions encore à Paris à cette date.

Je le réalise aujourd’hui, de manière largement inconsciente, le 14 juillet, jour de la fête nationale, marquait surtout, dans mon esprit, la fin d’une période, une forme de retour à la normale, à un semblant de confiance dans la capacité de la société politique française à tenir bon. La pleine conscience de cette charge symbolique, comme sa nature largement illusoire, ne me sont réellement apparues qu’à la lumière de la tuerie survenue avant hier soir à Nice, à l’occasion du feu d’artifice célébrant le 14 juillet 2016.

Dans mon quartier, qui était retombé dans une forme de normalité durant les jours précédents, ce nouveau massacre a entraîné un retour des hommages, d’une part, de la mobilisation sociale dans l’espace public, de l’autre. Dès hier, de nombreuses personnes sont venues déposer des messages et des drapeaux français sur le socle de la statue tandis que les membres du collectif « 17 plus jamais », qui s’étaient démobilisés ces dernières semaines, sont immédiatement (re)venus aménager les lieux.

 

128-date

La dame blonde est de retour

Durant ces deux derniers jours, des gestes déjà observés par le passé se sont ainsi répétés : le dessinateur Liox a déposé, une fois de plus, un dessin de Marianne, des gens sont venus, à nouveau, écrire « Je suis » ou « Pray for », cette fois-ci suivi de « Nice », d’autres ont rallumé des bougies ou redessiné le drapeau Kabyle comme cela est arrivé régulièrement depuis janvier 2015.

129-date

Et dans la foulée, de nouvelles (ou anciennes) causes ont été défendues devant le mémorial. Hier en fin de journée, des manifestants y affichaient de grandes banderoles contre « le terrorisme au Bangladesh », drapeaux français et bangladais à la main. Aujourd’hui, ce sont plusieurs partisans du président Erdogan qui brandissent des drapeaux turcs mais sont « là aussi pour Nice ». Les plus jeunes font d’ailleurs sans cesse des aller-retour entre le Mémorial proprement dit et le côté Ouest de la statue (côté une nouvelle fois légitimiste) où se tient l’essentiel de la manifestation contre le coup d’Etat. Sur la partie Est de la place, enfin, ce sont des militant(e)s de Nuit debout qui organisent un nouvel atelier de détournement d’affiches commerciales tandis que, plus tôt dans la journée, certains de leurs camarades avaient peint de nouvelles fresques sur le sol, à la faveur des événements.

 

131-date

Les sociologues parlent de seuil de « saturation » pour décrire ce moment où la collecte de nouveaux matériaux (entretiens, observations, archives, statistiques) ne fait que confirmer les conclusions et les catégories d’analyse auxquelles les matériaux rassemblés auparavant avaient déjà permis d’arriver. Pour le chercheur de terrain, le constat de ce mécanisme de saturation est l’indice qu’il peut être mis fin à la recherche en cours. La répétition observée semble ainsi confirmer la pertinence d’arrêter prochainement la rédaction de ces chroniques et le type de recherche, modeste, limitée et évidemment indiciaire, qu’elle permet.

Le 14 juillet ne peut par contre plus être la date de cette ultime chronique. Elle est désormais celle d’un nouvel événement.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s