Icones (16/06/2016)

La pluie a fait disparaître les couleurs de plusieurs hommages. Le noir et blanc remplace désormais l’arc-en-ciel.

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Sur la gauche de ces photographies prises hier et avant-hier, le feuillet sur Anne Frank fait partie d’une vingtaine d’autres qui viennent de faire leur apparition pour évoquer la figure iconique de la petite fille juive.

Une telle référence est atypique. Au final, peu de documents renvoyant explicitement à la Seconde Guerre mondiale, et en son sein à l’extermination des Juifs, ont jusqu’ici été déposés à République, à la différence des abords du Bataclan où ceux-ci me semble avoir été plus fréquents.

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A la marge, donc, des messages déposés sur le mémorial, les références à Anne Frank ont aujourd’hui disparu. A l’inverse, sur le lion, deux papiers ont été installés en hommage aux récents attentats, à Orlando et à Magnaville, où deux policiers ont été tués. C’est d’ailleurs la seule mention de solidarité avec les policiers visibles sur le socle de la statue.

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Leur forme (plastification, utilisation du gros scotch gris et coeurs) mais surtout le slogan mobilisé, devenu iconique, semblent indiquer que ce sont les membres du collectif “17 plus jamais”, apparu avec “Je suis Charlie”, qui les ont installés.

La réaction aux attentats a, elle aussi, ses normes, ses standards et ses icônes.

Couleurs (14/06/2016)

 

Hier soir, le lien entre Nuit Debout et les attentats est à nouveau apparu dans l’espace de la place de la République. En écho aux assemblées générales qui ont marqué les grandes heures du mouvement, et à l’appel des organisateurs de Nuit Debout, c’est un rassemblement en hommage aux victimes de l’attaque homophobe d’Orlando qui a réuni plusieurs dizaines de personnes.

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De nouveaux dessins et messages ont alors été déposés sur le socle de la statue.

Les hommages déposés en novembre sur les lieux mêmes des attentats ont, pour une large part, été ramassés par les archives de Paris qui en assurent désormais la conservation. Il n’est en pas de même à République où, à ce jour, aucune politique publique d’archivage n’a été mise en oeuvre. Dans tous les cas, et mêmes conservés, ces documents sont à jamais séparés du contexte de leur dépôt. Il est d’ordinaire impossible de savoir qui les a apportés et dans quelles circonstances.

Dans une chronique précédente, j’ai déjà eu l’occasion de rapprocher un texte déposé devant le Bataclan de l’identité et de l’intention de celui qui l’avait rédigé. Hier soir, mon collègue Sylvain Antichan était présent sur la place de la République. Il a eu l’occasion d’observer plusieurs passants et d’échanger avec eux. Un jeune couple a déposé une banderole en papier “Plus vous tuez, plus on s’aimera”. L’entretien réalisé par Sylvain permet de redonner le contexte de ce document.

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L’homme, 26 ans, et sa compagne, 23 ans, sont étudiants en philosophies. Ils sont arrivés à Paris en septembre 2015, depuis le Portugal. Ils sont portugais; et française pour elle, et belge pour lui. Ils habitent le 18ème arrondissement. Ils viennent régulièrement assister à “Nuit Debout” et écouter les travaux des commissions même s’ils n’ont jamais pris une part active au mouvement. Ils se disent notamment sensibles aux droits LGBT. Ce soir, ils sont venus en réaction à l’attentat d’Orlando et ont apporté une banderole.

Ils ont choisi avec soin le lieu où la disposer. Le jeune homme souhaite que la banderole soit installée tout près de l’hommage franco-belge, comme en écho à l’une de ses appartenances nationales. L’endroit choisi se situe également à la marge du secteur dédié au mémorial. C’est en effet la première fois que lui comme elle se rendent sur la place en réaction aux attentats et déposent quelque chose. Pour Bruxelles, le garçon était « trop dedans », il a « appelé des gens », il n’y a « même pas pensé ». Pour Paris, « on venait d’arriver » dans la capitale. Notre banderole : « on l’a fait y a une heure, dans un parc, à côté des archives », « on avait le matériel à la maison ».

Comment dès lors qualifier cette banderole ? De message politique ou d’expression de compassion ? Et de quel attentat est-il question  ? D’Orlando certes mais aussi de Bruxelles voire de Paris ?

Enfin, la participation à la mémorialisation des attentats dans l’espace  public est-elle le fait d’individus situés à une distance, géographique et affective, particulière avec les événements dramatiques commémorés ? Ni trop près, ni trop loin ?

Je me rends compte en écrivant ces lignes que, parmi nos voisins, et si une enquête systématique doit encore être réalisée, aucun ne m’a jamais indiqué avoir apporté quelque chose.

Moi et mon compagnon n’avons déposé ni message ni fleurs.

Seuls nos enfants ont allumé des bougies, à République, les 7 janvier et 15 novembre 2015 en fin de journée.

 

 

 

 

 

 

 

Traumatisme (13/06/2016)

Hier, dimanche, une tuerie a eu lieu dans un night-club fréquenté par une clientèle homosexuelle, à Orlando, aux Etats-Unis. Comme beaucoup, j’ai immédiatement commencé à chercher des informations sur internet. Cette attitude a entraîné une réaction, elle aussi immédiate, de mon compagnon : “Arrête. Qu’est-ce que tu fais ? Il n’y a rien à apprendre. Ça c’est déjà passé en bas de chez toi. Inutile d’y revenir encore.”

Les événements se répètent-ils ?

Le récent massacre participe, sans aucun doute, à rappeler la tuerie survenue au Bataclan et, possiblement, à raviver le stress vécu en novembre 2015. Journalistes et documentaristes, de nouveau nombreux depuis quelques semaines dans le quartier, préparent d’ailleurs le premier anniversaire des attentats en se posant, notamment, la question de savoir si le quartier a changé et dans quelles mesures il est “traumatisé” ou “résilient”.

Les attentats font, effectivement, désormais partie de la vie quotidienne des habitants, s’immiscent ici ou là dans leurs conversations, jusqu’à, parfois, se nicher dans le silence. Un soir il y a peu, ma fille m’a interrogée sur le risque, “pour nous”, d’être inondés par la crue de la Seine. Je lui ai répondu “non tu sais nous sommes trop loin du fleuve”. Et fatiguée, en cette fin de journée, j’ai ajouté sans m’en rendre compte “Et puis ça va !”, suivi d’un silence, sans davantage de détails. “Oui on a déjà eu les attentats ! Tu as raison maman”, m’a-t-elle rétorqué du tac au tac.  Le sens de mon “ça va !” ne faisait pour elle pas l’ombre d’une ambiguïté. Ma fille a, visiblement, les événements en tête. Est-elle pour autant “traumatisée” ?

Mon fils de quatre ans considère, lui, apparemment comme “normal” le nouveau visage revêtu par le quartier depuis novembre dont, avec d’autres, les policiers sont devenus des personnages ordinaires. Le samedi 4 juin, nous attendons le “Carnaval Tropical” qui doit passer par le boulevard du Temple. En tête de cortège, une trentaine de gendarmes en tenue de combat. Mon fils se tourne vers moi, tout content : “Maman tu ne m’avais pas dit qu’il y avait aussi un carnaval des policiers. C’est trop bien !”.

Que faire des légitimes considérations actuelles sur le “traumatisme”, et son corollaire la “résilience”, du “quartier” ou de la collectivité des “riverains” dont nombre de commentateurs ne semblent pas mettre en doute l’existence et dont des programmes de recherche entendent cerner l’ampleur et comprendre la nature ? La définition du traumatisme, comme celle de la résilience, sont du domaine des spécialistes de la psyché, que sont les psychiatres, psychologues et autres psychanalystes. Elle trouve sa source à l’échelle de l’individu.

Un “quartier”, ses rues, ses immeubles et même la société, ou les sociétés, que sont susceptibles de former ses habitants n’ont pas de cerveau. Ils n’ont ni conscience, ni inconscient. Nombre de sociologues, dont je suis, ont ainsi beaucoup de difficulté à définir la nature “collective” d’un traumatisme et plus encore les manières dont son existence et ses effets pourraient être cernés.

La semaine dernière, les attentats ont été au coeur de deux conversations que j’ai eu, successivement dans la même journée, avec deux mamans d’enfants scolarisés avec les miens. A chaque fois, un des points de départ était l’appel aux témoignages diffusé, par le CNRS et l’INSERM, ce jour-là par l’intermédiaire d’un email envoyé par l’école mais par ailleurs omniprésent chez les commerçants, dans les squares ou dans le hall de la Mairie.

 

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 Flyers de présentation du projet “13-11” posés sur le comptoir de ma pharmacie habituelle.

 

Mes deux interlocutrices habitent chacune en face du Bataclan (l’une à son entrée, l’autre à sa sortie) vivent en couple, sont mères de deux garçons et exercent une activité professionnelle.

Elles se décrivent toutes les deux comme “bouleversées” par la nuit du 13 novembre, dont le souvenir, douloureux et angoissant, les accompagne encore aujourd’hui. Leurs ressentis (il ne me revient pas, évidemment, de qualifier celui-ci de “traumatique”) semblent si ce n’est semblables du moins proches l’un de l’autre. Est-il pour autant l’indice d’un phénomène “collectif” ou “partagé” ?

L’une souhaite parler publiquement de son expérience et porter témoignage, l’autre le refuse et préfère noircir un carnet dont elle entend qu’il reste personnel. La première s’est inscrite pour participer à la campagne de collecte de récits du 13 novembre, l’autre a mal vécu l’idée même d’une telle démarche, jugée intrusive.

Or leurs rapports distincts à l’acte de témoigner de leurs vécus, et de leurs souffrances, s’accompagnent de pratiques sociales différentes.

Dans le quartier d’abord. La première a décidé de quitter les abords de la salle de concert et donc de déménager. La seconde a intensifié son ancrage local : elle se mobilise notamment pour que, cette année comme par le passé, ait lieu une fête d’école, “malgré tout” et pour “célébrer la vie”.

Dans leur vie sociale ensuite. La première exerce une profession intellectuelle et a l’habitude de s’exprimer en public, y compris à la première personne. La seconde travaille dans le secteur des services, dans un métier qui exige la discrétion et où la prise de parole et l’expression de soi n’ont pas leur place.

S’il me semble ainsi difficile de définir et de délimiter un “traumatisme collectif” qui caractériserait le quartier, je constate, par contre, chaque jour un peu plus que l’expression de leurs vécus par les “riverains”, qui sont pour moi d’abord des voisins, relève, elle, d’un phénomène social. Ce constat est, à la fois, l’indice de l’impact indéniable des événements et le signe que ceux-ci n’ont pas bouleversé radicalement la société que forme le quartier. Au contraire c’est dans le cadre de cette société, véritable cadre social, qui pour partie préexiste aux attentats, que leur impact trouve sa forme et se déploie.

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Photographie prise le 13 juin 2016, passage Saint-Pierre Amelot, où débouche la sortie de secours du Bataclan, les traces de balle sont toujours là mais l’inscription “Exprime-toi” photographiée le 2 juin précédent, et visible sur l’image d’ouverture de cette chronique, a été recouverte à la peinture.

Sacré (24/05/2016)

Le 24 mai dernier, exceptionnellement, ma fille ne restait pas à la cantine. A 13h30, et après l’avoir ramenée en classe, je rentre donc chez moi en passant devant le Bataclan, pour la deuxième fois de la journée. Je remarque alors une gerbe de fleurs qui était absente le matin même.

Bleue et rouge, elle porte une banderole “La maire de Paris”.

Sa présence annonce une visite officielle.

Je décide donc de rester aux abords du site pour voir ce qu’il en est. Arrivent alors de  nombreuses voitures aux vitres tintées. Je comprends peu à peu que les participants aux rencontres “Orient et Occident – civilisations en dialogue” qui se sont tenues le matin à l’Hôtel de Ville de Paris ont décidé de se rendre en délégation au Bataclan. Parmi eux, Ahmad Al-Tayyeb, Grand Imam d’Al-Azhar de la mosquée du Caire, et Andrea Riccardi, fondateur de la communauté Sant’Egidio déposent, ensemble, une gerbe à côté de celle de la Maire. Ses couleurs tranchent avec celles, traditionnelles, de la République.

Et, en lieu et place de la banderole rouge et bleue, un petit papier blanc.

Ce papier se révèle être un message manuscrit du Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb dont la traduction figure en fin de chronique. Il y appelle à la paix et au dialogue.

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Photographie prise à 14h30.

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Ce n’est pas moi qui tient le papier déplié sur la photographie précédente mais une des femmes des participants aux rencontres “Orient et Occident”. En effet, une fois Ahmad Al-Tayyeb parti, les membres de la délégation, et principalement ceux venus d'”Orient”, prennent ce message les uns après les autres : pour en prendre des photographies et se mettre en scène avec, comme le montre l’image d’ouverture de cette chronique. Tel un objet sacré, une relique, ce papier circule de mains en mains sur le trottoir de Paris tandis que, à n’en pas douter, les images, nombreuses, qui en sont prises auront vocation à circuler sur internet.

Plusieurs passants s’arrêtent pour regarder la scène et tentent de comprendre ce qui se passe. Parmi eux, je remarque un membre du collectif “17 plus jamais” mais aussi plusieurs personnes que je croise régulièrement dans le quartier

Comme cela a été évoqué dans plusieurs chroniques, les hommages – messages, photographies, objets et même quelques-unes des fleurs séchées –  déposés au Bataclan ont vocation à être conservés par les Archives de Paris. Pourtant, ce petit bout de papier symbolique ne rejoindra pas les milliers de textes qui se trouvent déjà dans les réserves municipales de la Porte des Lilas.

A 18h en effet, soit à peine trois heures après la scène précédente, sur le chemin du retour de l’école où je suis retournée chercher ma fille, je ne vois plus le carré blanc dépasser des fleurs. Je le cherche en vain. Quelqu’un a pris ce message. Ce texte à l’écriture manuscrite de Ahmad Al-Tayyeb ne figurera donc pas dans les archives alors même que sa nature symbolique devait  sans nulle doute en faire un message “historique”.

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Traduction de travail du texte, ligne par ligne, réalisée par OBI et DBI (merci les amis !)

1 – La première ligne est difficile à traduire, cela semble reprendre une prière traditionnelle pour accompagner un acte important

2 – “Je suis la pour vous dire au nom de l’islam que le sang versé de tout être humain est interdit”

3 – “que la relation entre tous les hommes que Dieu nous a demandé est une relation de paix, de fraternité et d’entre aide (solidarité).”

4 – “que le terrorisme n’a ni pays ni religion”

5 – “Tous les musulmans sont trés touchés par chaque goutte de sang qui est tombée ici et ailleurs à cause de ce dangereux fléau”

6 – “Notre devoir à tous de l’orient à l’occident est d’être unis contre ce fléau”

7 – “Je suis très ému pour ces victimes, leurs familles et leurs amis”

8 – “J’espère que le peuple français libre et ouvert puisse dépasser cette tragédie”

9 – “Que dieu vous protège et nous protège de tous ces malheurs

10 – Signature de “Ahmed Tayeb – cheikh d’AL-Azhar – Responsable de l’assemblée des musulmans- le 24 05 2016”

Circulation (20/05/2016)

Depuis plusieurs semaines donc la statue se vide peu à peu des textes, bougies, images et autres objets qui s’y trouvaient parfois depuis janvier 2015. Ces matériaux sont maintenant principalement cantonnés à la face sud, au pied du lion, là où les membres du collectif “17 plus jamais” viennent chaque jour (ré)aménager ce lieu “pour la mémoire” comme ils le présentent.

Pourtant, allant contre ce mouvement dominant, de nouveaux supports continuent à faire ici ou là leur apparition sur le socle, parfois à l’occasion de visite de groupes d’élèves.

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Le 20 mai dernier, deux nouveaux messages de nature différente ont retenu mon attention. Plastifiés, donc destinés à durer, ils affichaient un “soutien aux forces de l’ordre”, thématique jusqu’ici absente du socle et en profond décalage avec les slogans mis en avant par “Nuit Debout” depuis quelques semaines.

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C’est alors que je me suis souvenue avoir déjà vu ces visuels aux barrières qui empêchaient les quidams d’accéder à la place de la République, le 18 mai, lors de la manifestation des policiers.

Un homme tenait ces images à la main, les brandissant comme des bannières, ce que montre la photographie d’ouverture de cette chronique. Il répétait à qui voulait (ou pas) l’entendre que “les policiers font leur travail” et “sont indispensables à notre sécurité”. C’était bel et bien des attentats et du passé récent dont il était question ici comme d’ailleurs dans nombre d’autres conversations entendues ce jour-là. Pour la majorité des personnes présentes, l’attitude des forces de l’ordre ne pouvait se résumer à leur intervention lors des attentats. L’homme vouait, lui, un culte à ces hommes de l’ordre qui “sont là pour protéger la population face aux attentats”.

Une recherche internet indique que le texte et le visuel reproduits sur ses papiers sont empruntés à Honneur et Patrie, association loi 1901 créée en août 2013, en Bretagne, pour “rendre hommage aux militaires forces de l’ordre sapeurs pompiers douaniers surveillants pénitenciaires sécurité civile entretenir le culte du souvenir et la mémoire historique organiser ou participer aux cérémonies patriotiques défendre les intérêts sociaux et moraux des membres encourager l’esprit patriotique et civique”.

Moins massifs que le mémorial en hommage aux “tués” ou “mutilés par la police” qui est apparu sur le sol de la place ce même 18 mai, ces deux messages n’en constituent pas moins le pendant. Plastifiés dès le départ, ils avaient, eux aussi, vocation à durer et faire mémoire. Leur circulation de la marge de la place au socle de la statue matérialise ainsi un peu plus la structuration symbolique de l’espace de la place de la République, d’une part, la manière dont la mémoire des attentats traverse les mobilisations sociales contemporaines qui s’y expriment, de l’autre.

 

Banderole (22/05/2016)

Les vacances scolaires approchant, la préparation de la fête de fin d’année occupe nombre des conversations entre parents du groupe scolaire de mes enfants. Le quotidien de ces trois écoles, situées à mi-chemin entre les locaux de Charlie Hedbo et la salle de concert du Bataclan, est encore marqué par les événements de janvier et novembre 2015. Tandis que de nombreux enfants font toujours l’objet d’un suivi psychologique, plusieurs familles ont décidé de déménager.

Il serait sans doute réducteur d’invoquer la seule peur de vivre dans le “quartier des attentats” pour expliquer cette situation. La peur est pourtant présente, en quelque sorte en creux. Elle est régulièrement évoquée comme un épouvantail à repousser. Cette semaine, lutter contre elle et célébrer la vie m’a ainsi été, à plusieurs reprises, présenté comme les deux motivations principales au maintien de l’organisation d’une fête de fin d’année.

Il est ainsi particulièrement singulier que ce soit précisément cette semaine qu’a disparu un symbole du Mémorial de la Place de la République.  Dès le 7 janvier 2015, immédiatement après le massacre des dessinateurs de Charlie, plusieurs personnalités avaient apposé sur le socle un message clair : “Même pas peur”, sous la forme d’une banderole improvisée au marqueur sur un simple tissu.

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Photographie de la banderole dans sa forme initiale, prise ici le 20 décembre 2015. © MB

Depuis son installation, et alors qu’elle est longtemps demeurée le message le plus volumineux installé sur la statue, cette banderole n’a pas cessé de se transformer au point que jeudi  19 mai j’avais envisagé de lui consacrer une chronique. Celle-ci devait qui le fil de cette évolution comme un miroir grossissant du processus global à l’oeuvre. C’est donc avec cette idée en tête que le lendemain, je suis allée lui rendre une nouvelle visite. Elle avait disparu. Sa disparition a rendu d’autant plus pertinent le fait de retracer les étapes qui l’ont précédée.

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Photographie de l’emplacement traditionnel, vide donc, de la banderole. La banderole a disparu entre le 19 mai au soir et la prise de ce cliché le 20 mai 2016, à 17h30.

La première modification de la banderole a attesté du basculement du mémorial d’une forme éphémère à une forme patrimoniale. Un an après son installation sauvage et spontanée, et la faveur des commémorations nationales de janvier 2016 q, les mêmes  artistes et humoristes sont revenus sur les lieux. S’ils ont laissé la version originale, ils l’ont alors recouverte d’une nouvelle banderole qui peut être qualifiée de “patrimoniale”. Celle-ci porte le même message que l’original mais avec un graphisme amélioré et surtout sur un support plus résistant, destiné à durer et à porter la commémoration sur le long terme. C’est cette image qui fait l’ouverture de cette chronique.

Alors confirmé comme point saillant du Mémorial, la banderole va par la suite devenir le témoin de l’évolution du propos social et politique qui s’exprime sur la place à partir de mars dernier et la mobilisation contre la loi travail. A ce titre, elle symbolise l’imbrication entre les deux causes que sont celle de la mémorialisation des attentats et celle de la lutte sociale. Ainsi, le 7 mars 2016, et donc avant “Nuit Debout”, je constate l’apparition du slogan “Liberté et fantaisie”. La fantaisie s’inscrit dans le prolongement du message d’origine, la liberté fait, elle, écho au contexte immédiat du début des manifestations, et d’encerclement du Mémorial par des grilles.

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Quelques semaines plus tard, et alors que le terrorisme vient de frapper Bruxelles, une autre grande ville européenne, le retour de la peur se manifeste sur la banderole. Quelqu’un y inscrit en grosses lettres le terme de “Mytho…”.

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Photographie prise le 7 avril 2016.

Puis, le 4 mai, je réalise soudain que la banderole d’origine, qui jusqu’ici était toujours restée sous la nouvelle bâche plastifiée, a disparu. La banderole se détache de son origine mémorielle pour se transformer en étendard de causes portées par divers participants à “Nuit Debout” qui se tient alors depuis plus d’un mois : la critique de la consommation (sur la gauche), l’affirmation d’une lutte politique (avec l’autocollant noir en bas à droite  “Black Mamba. Antifascisme à la sauce parisienne”) et la dénonciation du système financier (avec l’autocollant vert en soutien aux Grecs).

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Le 11 mai, un ultime message fait son apparition : “Vive Algérie, Tunisie, Maroc” (en haut à droite). Par le renvoi aux anciennes colonie et protectorats français au Maghreb, cette nouvelle inscription trouvera un écho troublant une semaine plus tard dans l’immense mémorial des “tués par la police”, qui recouvrira la partie Est de la place en réaction à la manifestation des policiers. La référence historique aux Algériens noyés lors des manifestations du 17 octobre 1961 à Paris y tiendra en effet une place centrale.

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L’évolution de la banderole entre janvier 2015 et mai 2016 décrit donc le passage d’une mobilisation en réaction aux attentats à d’autres mobilisations qui portent des causes diverses. Toutes s’inscrivent toutefois dans l’espace de la banderole. Que doit-on dès lors conclure de sa récente disparition ? Symbolise-t-elle l’incompatibilité entre la mémorialisation des attentats et l’affirmation des luttes sociales contemporaines ? Marque-t-elle la volonté de certains d’un retour à la peur ? Ou encore la fin de la fonction mémorielle de la statue ?

Alors que je viens de constater sa disparition, je m’adresse au membre du collectif “17 plus jamais” qui est en train de s’affairer sur la face Sud du socle. Des élèves d’une classe de français d’un collège protestant des Etats-Unis viennent en effet de déposer de nombreux messages et dessins. Mon interlocuteur les prend en photo. Il ira ensuite les protéger et les agencer.

Je lui fais part de la disparition de la banderole et lui demande si lui et ses amis en sont à l’origine. Il me fait par de sa surprise et de sa colère. “Elle n’est plus là ? C’est incroyable ! Vous savez ce ne sont pas les gens de “Nuit Debout”. Il y a des gars qui zonent. On s’est fait agresser l’autre jour. C’est comme ça. Mais là je photographie tous ces dessins. Regarder il y a des choses recto et verso”. Il s’interrompt et se tourne vers moi “C’est pour la mémoire vous savez”.

Mais quelle mémoire ? Avant toute chose, le vide laissé par la banderole fait ressortir l’absence de véritable construction collective, fut-elle conflictuelle, du sens à donner aux attentats de 2015 à Paris. Il met en lumière l’absence de l’Etat et de la représentation politique, nationale comme municipale, dans la gestion de ce mémorial éphémère qui constitue bel et bien une forme de privatisation de l’espace public, avant même le début de “Nuit Debout” ou l’organisation de la manifestation des policiers.

 

 

 

Privatisation (19/05/2016)

Samedi dernier, aux alentours de 18h, la polarisation quant au sens à donner aux attentats se donne à voir dans l’espace même de la place de la République, et aux marges de “Nuit Debout”. Sur la partie Ouest, dans la zone frontière entre l’accueil de la manifestation et le Mémorial aux victimes des attentats, des banderoles sont en train d’être réalisées. Elles prônent la solidarité et le rapprochement entre les individus quelles que soient leurs nationalités et leurs religions. Le drapeau américain apparaît ainsi au centre et à égalité avec ceux des autres pays, également touchés par le terrorisme.

A l’extrême Est, à l’autre bout de “Nuit Debout”, à l’orée du boulevard Voltaire, c’est un tout autre discours qui apparaît, celui de la dénonciation des bombardements en Syrie par un “Etat assassin” et la représentation graphique des Etats-Unis comme la nation coupable des crimes.

“Nuit Debout”, et son assemblée générale, se tiennent entre ces deux pôles. Elle est traversée, dans tous les sens du terme, par la question des attentats et de leur interprétation. L’occupation de l’espace public de la place participe de l’expression de cette fragmentation du sens donné aux attentats. Cette dynamique de fragmentation est renforcée par le fait que ce sont quelques individus, qui ne représentent qu’eux mêmes, qui mettent en scène les hommages déposés sur la statue depuis janvier 2015 tandis que la seule intervention de l’Etat dans ce domaine est un chêne de petite taille relégué au nord-ouest de la place et qui a aujourd’hui piètre allure. Cet espace laissé vide par la parole publique a laissé libre cours à une privatisation tant de la mémoire des événements que de la surface physique de la place.

Hier, la place a donné lieu à un autre forme de privatisation de l’espace public, lui aussi fragmenté. Des policiers ont donc manifesté sur la place de la République à 12h. Dès 11 heures, la place est entourée de barrières. Seuls les membres des forces de police, munis de leur carte professionnelle, sont autorisés à franchir les barrages. Les autres sont interdits d’accès. Aux barrières, des militants politique, des participants réguliers à “Nuit Debout” mais aussi de simples riverains ou passants sont surpris. “C’est notre place”, “la place n’a jamais été fermée”, “c’est la première fois qu’elle n’est que pour une catégorie de personnes”, “ce n’est pas chez eux, c’est chez nous”.

Comme le montre la photographie d’ouverture de cette chronique, les quelques policiers présents se concentrent sur la partie Ouest de la place, celle la moins occupée, le soir venue, par “Nuit Debout” dont l’essentiel des activités a lieu sur la partie Est. Les deux mouvements se répartissent donc de part et d’autre de la statue sur lequel a vu le jour le Mémorial. A chacun sa place, au propre comme au figuré.

Et puisque, sur cette place visiblement plus qu’ailleurs, la mobilisation politique passe par la mobilisation du passé, c’est un mémorial inédit qui, en réponse à la manifestation des policiers, se fait jour une fois l’accès à la place à nouveau ouvert. La zone dévolue aux commissions et assemblées générales de “Nuit Debout” est recouverte d’une inscription massive à l’entête “Ils ont déporté nos grands-parents. Ils ont noyé nos parents. Tout le monde déteste la police”. En dessous, des dizaines de noms en bleu, avec des dates en blanc sont égrainés suivi, et selon les cas, de pochoirs rouges “tué” ou “mutilé par la police”.

Quelques heures avant déjà derrière les barrières qui empêchaient l’accès à la place, pendant la manifestation des policiers, au sein des discussions, parfois vives, entre jeunes et vieux, entre femmes et hommes, entre militants revendiqués et simples citoyens, l’argumentation avait systématiquement fait un détour par l’histoire proche comme lointaine, des attentats de 2015 à la Commune, le plus souvent par la Seconde Guerre mondiale, en en tirant d’ailleurs des argumentaires et des leçons très différentes.IMG_4044

 

 

 

 

 

Voir (13/05/2016)

Plusieurs chroniques précédentes ont commencé à le dessiner : l’occupation de la place de la République par “Nuit Debout” met en lumière certains des clivages qui structurent la mémoire des attentats de janvier et novembre 2015 à Paris.

Ces oppositions se manifestent notamment à travers le rapport au drapeau français. Le socle de la statue matérialise ce décalage. D’un côté, des participants à “Nuit Debout” inscrivent jour après jour des slogans critiques. “A bas les frontières, brulez les drapeaux”. De l’autre, sur le fronton principal face sud, où se limite désormais l’action du collectif “17 plus jamais”, le motif tricolore domine.

 

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Il semble donc a priori que les deux faces du socle correspondent à deux rapports politiques différents à la patrie : un nationalisme ordinaire et un internationalisme militant. Pourtant, pour qui sillonne le secteur entre République et Bastille depuis plusieurs mois, les choses semblent plus complexes et le sens à donner à la pratique de l’affichage du drapeau multiple.

Dès le 13 novembre, quelques Parisiens ont accroché un drapeau français à leur fenêtre. La 25 novembre, l’appel de François Hollande à pavoiser en vue de l’hommage aux victimes en a conduit d’autres, plus nombreux, à le faire à leur tour.

Plusieurs commentateurs y ont vu une forme de patriotisme ou l’affichage d’une culture républicaine finalement bien portante. A ce jour, et à ma connaissance, une seule enquête conduite par Laurent Le Gall et ses collègues de l’Université de Bretagne Occidentale, a entrepris de parler avec celles et ceux qui, à Brest, ont mis les couleurs tricolores à leur balcon. Les premiers résultats de cette recherche, encore en cours mais où une cinquantaine de personnes a déjà été interrogée, semblent indiquer que les explications attendues ne fonctionnent pas, ou du moins pas complètement. Le nationalisme ou la culture républicaine ne seraient pas les principals moteurs.

Plusieurs pistes se dessinent : la référence à d’autres moments de l’histoire familiale où le drapeau a aussi fait son apparition semble avoir joué un rôle mais aussi, tout simplement, le fait d’habiter un appartement ou une maison visible, à l’angle d’une rue dans une perspective dégagée et qui donc peut être vue largement. Ici le positionnement de l’habitation est important.

C’est déjà l’une des conclusions auxquelles est arrivé le sociologue américain Randall Collins dans son étude des “rituels de solidarité“, dont le pavoisement, suite aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Malgré l’omniprésence de l’usage de la bannière étoilée dans la société américaine, l’affichage du drapeau a lui concerné, donc indépendamment de toute conviction patriote, principalement les zones urbaines et les immeubles avec vis-à-vis car un préalable indispensable était que l’affichage des couleurs nationales puisse être vu. Toutefois l’enquête de Randall Collins a été conduite principalement à Philadelphia et San Diego, donc dans un périmètre éloigné du lieu même des attentats. Qu’en est-il chez celles et ceux qui en furent les riverains ?

Le 25 novembre, je n’avais vraiment pas la tête à regarder les immeubles voisins avec les yeux d’une sociologue. L’idée m’est venue plus tardivement et du fait, cette fois encore, d’une expérience de décentrement. A force de me rendre dans d’autres arrondissements, je voyais, peu à peu, les drapeaux disparaître. J’avais l’impression que les gens les retiraient. Mais, à chaque fois, de retour dans mon quartier, tout me semblait rester à l’identique. Il y a maintenant un peu plus d’un mois , j’ai donc décidé de répertorier la présence des drapeaux dans le quartier du Bataclan et de Charlie Hebdo d’abord, puis dans plusieurs autres quartiers de Paris, ensuite. Une cartographie globale est encore en construction (pour y participer : sgensburger@yahoo.fr).

Dans ce qui suit j’ai reproduit les cartes de deux secteurs parcourus intégralement dans la semaine du 10 au 17 mars (il s’avère que dans le quartier, là où je passe tous les jours, aucun drapeau n’a disparu depuis). Un de ces îlots abrite un électorat traditionnellement à gauche, l’autre un électorat de droite où l’affichage du drapeau aurait pu sembler plus évident. L’un est habité par les lieux des attentats, l’autre, situé dans le quartier des Champs-Elysées, en est sensiblement éloigné.

Être vu

Effectivement, être vu semble un critère important. Beaucoup d’angles de rue, à l’ exposition multiple, donnent lieu au pavoisement. Et cela a été vérifié dans de nombreux quartiers, au-delà des deux cartes présentées ici. Ensuite, une forme de conformisme dans le pavoisement semble exister. Lorsqu’une rue compte plusieurs drapeaux, ils sont soit en vis-à-vis soit dans le même immeuble ou dans des immeubles proches. Faire comme son voisin est une façon de voir et d’être vu. C’est visiblement d’abord en tant que tels (peut-être davantage qu’en tant que “patriotes” ou “républicains” ?) que les Parisiens ont pavoisé.

Avoir vu

Enfin, et de manière frappante dans la mise côte à côté des deux cartes reproduites ici, ce n’est pas seulement être vu mais aussi voir et/ou avoir vu qui constitue un critère explicatif du pavoisement.

drapaux bataclan

Le “quartier du Bataclan” En rouge, les lieux des attentats, en bleu les lieux de drapeaux. 

Champs Elysées

Ici le relevé a été fait de manière exhaustive à l’intérieur du triangle formé par l’avenue des Champs Elysées, l’avenue Georges V et l’avenue Montaigne.

Plusieurs mois après les attentats “le quartier du Bataclan”est donc encore largement pavoisé et davantage qu’ailleurs, et de loin. Habiter proche des attentats, et donc avoir vu (revu et voir encore) si ce n’est les événements eux-mêmes au moins leurs traces, a incité à mettre un drapeau à sa fenêtre, et ce malgré un positionnement politique traditionnellement moins lié à l’affichage d’un patriotisme. C’est d’ailleurs seulement dans le “quartier du Bataclan” que j’ai trouvé d’autres drapeaux que français (ou de l’équipe du PSG) tels que des drapeaux bretons ou européens.

Mais l’importance de voir et d’avoir vu structure la répartition spatiale du pavoisement jusqu’au sein même du quartier des attentats. Les habitants qui donnent sur les lieux des tueries pavoisent davantage que ceux qui ne voient pas le Bataclan ou l’immeuble de Charlie hebdo, depuis leurs fenêtres. Ainsi la partie du boulevard Voltaire ou celle du Passage Saint-Pierre Amelot (où la photo d’ouverture est prise) qui donnent sur la salle de concert (même de loin, depuis l’autre côté du boulevard Richard Lenoir) sont des hauts lieux d’accrochage des drapeaux. De même, aux abords de Charlie Hebdo, une concentration particulière apparaît là où les habitants ont vue sur le siège du journal. La rue Pelée compte par exemple deux ensembles immobiliers identiques, des années 70. Au n°7/9, 7 drapeaux sont visibles aux fenêtres. Au n°17/19, aucun. Situé dans l’axe de la rue Nicolas-Appert, le premier immeuble donne sur les bureaux de Charlie Hebdo qui sont invisibles depuis le second.

Randall Collins a montré que, à San Diego ou Philadelphia, les drapeaux mis en solidarité commençaient à être retirés au bout de 3 mois et n’étaient plus là au bout de six. A Brest, Laurent Le Gall et ses collègues arrivent à la même conclusion.

A Paris et plus encore dans le “quartier du Bataclan” cette chronologie n’est pas respectée. Au-delà des inclinaisons politiques et des motivations personnelles des riverains qui ont pavoisé, et qu’il reste important de rencontrer et d’interroger, une approche spatiale permet dors et déjà de mettre en évidence un effet “quartier”. Elle invite à considérer le drapeau pour ce qu’il semble être : un moyen d’afficher son concernement, au-delà de toute signification idéologique particulière ou pour le moins univoque.

Drapeaux charlie 10 mars

Photographie de l’immeuble du 7-9 rue Pelée 10 mars 2016

Les données que j’ai collectées pour cette chronique ont été mises en cartes par Brian Chauvel, avec l’aide de Cécile Rodrigues. Source fonds de carte : Stamen toner / OpenStreetMap et contributeurs.

Sens (1/05/2016)

Au-delà du lieu, “Nuit Debout” a également en commun, avec les attentats, le moment de la journée.  Les tueries de novembre 2015 furent nocturnes. C’est la nuit que Paris a été confronté à l’horreur, c’est la nuit que les Parisiens se mobilisent aujourd’hui. Pour son observateur régulier, « Nuit Debout » vient pour partir du désir d’être ensemble, la nuit à République, dans ce lieu et dans ce temps qui furent ceux des attentats. Etre “debout” c’est d’abord ne pas être morts comme le furent tant d’autres ce fameux vendredi 13.

Mais c’est aussi porter une demande politique à l’égard des attentats. Au côté d’une revendication de justice sociale, c’est aussi une exigence de sens face à l’horreur qui est adressée aux dirigeants politiques et aux élites. Et cette revendication s’inscrit désormais en toutes lettres sur la statue “Mémorial” qui trône au milieu de la place.

La nuit dernière, veille de 1er mai, date symbolique des luttes des travailleurs s’il en est, ce n’est pas un message relatif au travail ou à la finance qui fut apposé en lettres gigantesques sur la statue. « Vos guerres, nos morts » est aujourd’hui le texte de plus grande taille qui figure désormais sur le monument et, au-delà, sur tout l’espace de la place. A cet égard, ce n’est peut-être pas seulement le décompte des jours du mois de mars qui caractérise la mobilisation actuelle mais tout autant celui qui scande une période post-attentat toujours ouverte, et à bien des égards chaotiques comme le sont, par maints côtés, aussi les “Nuits Debout”.

62 mars ou 171 novembre ?

Post-scriptum : La nuit du 1er mai a donné lieu à un ajout explicite, toujours au même endroit.IMG_3629

 

Lieu (23/04/2016)

Avant hier, jeudi, vers 18h, la commission “Education Populaire” de Nuit Debout tient séance. Le dialogue entre l’intervenant, visiblement un de mes collègues universitaires, et les participants porte sur le concept d’hétérotopie forgé par Michel Foucault. Il s’agit de défendre l’idée que la place de la République n’est pas le lieu d’une utopie mais “un autre lieu” (hétéro-topie) où il est possible de faire, et peut-être de construire, quelque chose de nouveau. En réponse à cette proposition, une personne de l’assistance prend la parole. “Nous ne sommes pas dans un autre lieu. Nous sommes sur la place de la République là. C’est le même lieu où se sont passées d’autres choses importantes, c’est le même lieu que beaucoup d’autres trucs”. Ce à quoi son interlocuteur lui répond “non je ne suis pas d’accord c’est le même espace mais pas le même lieu”. De quoi la place de la République est-elle le lieu et comment s’inscrit-elle dans l’espace ? A-t-elle effectivement une mémoire ? Parmi celle-ci le souvenir des attentats et des mobilisations qui les ont suivis tient-il une place ?

IMG_3446Plan reproduit dans la gazette quotidienne de Nuit Debout, ici le 52 mars 2016 (le 21 avril)

Les termes de lieu et d’espace ont joué un rôle central dans la manière dont les sciences sociales ont jusqu’ici pensé la mémoire et les processus de mémorialisation. L’histoire, avec Pierre Nora, a forgé l’expression de “lieux de mémoire” tandis que la sociologie, avec Maurice Halbwahcs, pense la mémoire dans son lien à l’espace social, c’est-à-dire un ensemble structuré de relations entre des individus. Malgré leurs profondes différences, ces deux cadres théoriques lient fondamentalement l’espace et le temps. Et d’ailleurs, chez Michel Foucault lui-même, les hétérotopies vont de pair avec des hétérochronies (autres temps). Le cimetière lieu d’hommage aux morts, comme l’est un Mémorial, constitue ainsi, pour Foucault, un des meilleurs exemples d’hétérotopie /hétérochronie.

Et le temps de Nuit debout est effectivement autre : les nuits, moments a-sociaux par excellence, remplacent les jours et se succèdent selon un calendrier inédit, à mois unique, dont nous sommes aujourd’hui le 54ème jour. Mais est-il tout simplement possible que des individus, par définition socialisés, habitent à la fois un autre espace et un autre temps ? Il n’est à cet égard par anodin que les cimetières soient d’abord habités par des morts.

Mercredi soir, 51 mars donc, le concert donné par l’Orchestre Debout sur la place de la République a été décrit par beaucoup, participants comme commentateurs, comme un moment fort (“historique” ?) de la mobilisation. Plusieurs des réactions et commentaires qui ont suivi ont, à cette occasion, mis en avant l’émotion profonde des participants devant cette foule rassemblée, au diapason. Ils ont, à plusieurs reprises, fait référence au précédent de l’émotion ressentie en janvier puis en novembre 2015 dans le même lieu et au sein du même espace. Qu’un orchestre en vienne à symboliser Nuit Debout est l’indice de la difficulté à créer un autre lieu et un autre temps. C’est précisément à partir de l’exemple de l’orchestre que dès 1939, dans La mémoire collective chez les musiciens, le sociologue Maurice Halbwachs expliquait la manière dont fonctionne la mémoire collective et, avec elle, la société:

“Revenons à la remarque qui a été notre point de départ. Elle portait sur le rôle des signes dans la mémoire tel que nous avons pu le mettre en lumière sur l’exemple de la musique. Pour apprendre à exécuter, ou à déchiffrer, ou, même lorsqu’ils entendent seulement, à reconnaître et distinguer les sons, leur valeur et leurs intervalles, les musiciens ont besoin d’évoquer une quantité de souvenirs. Où se trouvent ces souvenirs, et sous quelle forme se conservent-ils ? Nous disions que, si on examinait leurs cerveaux, on y trouverait une quantité de mécanismes, mais qui ne se sont pas montés spontanément. Il ne suffirait pas en effet, pour qu’ils apparaissent, de laisser le musicien isolé en face des choses, de laisser agir sur lui les bruits et les sons naturels. En réalité, pour expliquer ces dispositifs cérébraux, il faut les mettre en relations avec des mécanismes correspondants, symétriques ou complémentaires, qui fonctionnent dans d’autres cerveaux, chez d’autres hommes. Bien plus, une telle correspondance n’a pu être réalisée que parce qu’il s’est établi un accord entre ces hommes : mais un tel accord suppose la création conventionnelle d’un système de symboles ou signes matériels, dont la signification est bien définie. […] Mais, même les souvenirs qui sont en eux, souvenirs des notes, des signes, des règles, ne se trouvent dans leur cerveau et dans leur esprit que parce qu’ils font partie de cette société, qui leur a permis de les acquérir ; ils n’ont aucune raison d’être que par rapport au groupe des musiciens, et ils ne se conservent donc en eux que parce qu’ils en font ou en ont fait partie. C’est pourquoi l’on peut dire que les souvenirs des musiciens se conservent dans une mémoire collective qui s’étend, dans l’espace et le temps, aussi loin que leur société. Mais, insistant ainsi sur le rôle que jouent les signes dans la mémoire musicale, nous n’oublions pas qu’on pourrait faire des observations du même genre dans bien d’autres cas.”

 

Lieu 2Plan de l’espace de la Place de la République qui évolue en direct au marqueur, le 53 mars

Nuit debout met en relation un ensemble de sous-espaces, de groupes structurés, qui lui préexistent et qui font que plutôt le lieu n’est pas tant autre que multiple. Et c’est pour cette raison même que Nuit debout peut être un lieu à mémoires, plutôt qu’un lieu de mémoire. L’acception du “lieu de mémoire” chez Pierre Nora est en effet à chaque fois univoque: c’est d’abord l’historien qui lui donne sens. La place de la République est, à l’inverse, un espace à temps multiples où chacun donne sens à la mobilisation présente comme aux événements passés. Action et mémoire en deviennent ainsi simultanément collectives.

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A cet égard, il pourrait être pertinent de s’interroger sur le fait que les précédents les plus souvent cités en référence à Nuit Debout sont les Indignés de Madrid et Occupy Wall Street à New York, deux villes qui ont également en commun d’avoir été le théâtre d’attentats meurtriers. Mais l’événement “attentats” lui-même ne prend sens que dans un temps et dans un espace. Même “monstre”, comme l’ont qualifié plusieurs commentateurs, il est lu à la lumière d’autres événements, parmi les plus personnels comme plusieurs chroniques précédentes l’ont montré ou eux-mêmes jugés “historiques” comme la Première et la Seconde Guerres mondiales. Sur la place, dans l’espace du “Mémorial” comme dans celui de Nuit Debout, ce n’est donc pas un lieu et un temps autres qui se construisent mais davantage une ou des manières, elles peut-être nouvelles, d’articuler et de mettre en relations des temps et des lieux qui sont déjà là.

 

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Messages en référence à la Seconde et la Première Guerres mondiales
déposés sur le socle de la statue à République

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