Ephemerité (1/08/2016)

Aujourd’hui nous quittons Paris, pour les « grandes vacances » comme disent les enfants. Nous serons de retour dans trois semaines.

Je décide de me rendre place de la République, une dernière fois avant mon départ. Il est 9h30 ce matin et la statue est entourée d’un grillage en interdisant l’accès. Devant la barrière, un homme, que je reconnais comme membre du collectif « 17 plus jamais », regarde des employés municipaux s’afférer. J’engage la conversation. Je l’ai souvent aperçu sur la place.

« Ils sont venus sans prévenir vous savez. Paraît-il qu’ils sont venus à cinq heures du matin. En cachette. Moi j’y étais encore hier à 23h ». Une dame, qui se trouve, elle, à l’intérieur des grilles, écoute notre conversation depuis quelques secondes. Elle se rapproche et interrompt mon interlocuteur. « Pas à 5h monsieur, à 8h30. Il n’y a rien de secret. Avant notre intervention les archives de Paris sont venues et ont emporté quelques affiches et dessins ».

Resté silencieux, l’homme me quitte alors et va faire le tour de la statue.

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La mairie de Paris a donc décidé de profiter de l’été pour nettoyer les lieux et en reprendre possession. Les précédentes tentatives de reconquête, peu avant « Nuit debout » d’abord (déjà par l’intermédiaire de l’installation de grilles), avec l’exposition de photographies sur les réfugiés, ensuite, avaient échoué. La pause du mois d’août devrait, cette fois-ci, permettre le succès de l’opération.

La question reste toutefois ouverte de savoir si les usages, institués, du lieu et de la statue vont effectivement disparaître. A cet égard, la traduction française du terme anglais de « grassroots memorial » par l’expression de « mémorial éphémère » n’est pas satisfaisante. Un mémorial nourri par des passants qui y déposent fleurs, textes, dessins, photos, drapeaux et autres bougies ne se résume pas à son éphémérité. Il peut perdurer. Dans le cas présent, il a duré 19 mois !

Il peut aussi disparaître avant de réapparaître. Un tel mémorial ne doit dès lors pas être défini par un critère de durée, ou même de fragilité matérielle, mais plutôt, encore une fois, par sa place dans un espace de relations sociales et de rapports de pouvoir. Il se distingue ainsi en ce qu’il n’est pas un « mémorial officiel », qui lui serait porté par l’Etat, une association ou toute autre cause unifiée.

Parfois d’ailleurs, les deux types de mémoriaux peuvent cohabiter comme dans le cas du Mémorial de la Guerre du Vietnam aux Etats-Unis. Très solennellement installé par l’Etat fédéral américain à Washington, ce Mémorial donne toujours lieu à l’expression, et au dépôt, d’hommages spontanés et diversifiés. Robin Wagner-Pacific et Barry Schwartz ont ainsi étudié les milliers de courriers, bougies et objets qui aujourd’hui encore sont déposés quotidiennement par des visiteurs. Par leur pratique, ceux-ci instaurent ainsi un lien individuel et privé avec le passé commémoré tout en participant à sa célébration collective et publique.

Réciproquement, la décision de faire table rase du Mémorial de République signifie-t-elle que la ville a décidé de construire un lieu officiel de commémoration, suivant en cela les revendications de plusieurs associations ? Les déclarations des élus municipaux qui ont accompagné l’installation des grilles et le début du nettoyage renvoient pour l’heure à l’arbre du souvenir planté à l’extrémité Ouest de la place avant d’insister sur le fait que les archives de Paris ont collecté les hommages.

Les chroniques précédentes ont toutefois montré que cette collecte avait eu lieu partout sauf sur la place de la République, laissée aux seuls soins du collectif « 17 plus jamais » et où, pourtant, la majorité des documents ont vraisemblablement été déposés depuis janvier 2015. Elles conduisent également à faire l’hypothèse que les derniers documents enlevés par les archives de Paris ce matin ne seront pas les derniers à être déposés sur la place.

Les 13 novembre et 7 janvier prochains comme, malheureusement, le prochain attentat auront peut-être pour effet de renouer avec l’usage commémoratif de la statue.

L’éphémère en deviendrait cyclique.

 

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