Patrimoine 20/09/2016  

La floraison, dans le quartier, de messages et autres dessins en mémoire des attentats fut une des raisons d’être de ces chroniques. Si les hommages, graffitis et autres peintures urbaines reprendront, à n’en pas douter , possession des rues de cette partie du XI(et notamment à l’occasion des commémorations de novembre), ils l’ont pour l’instant quittée. Certains ont été détruits, jetés ou volés. D’autres ont donc été collectés par les archives de Paris.

Le week-end dernier, les 17 et 18 septembre, avaient lieu les 33es Journées européennes du patrimoine qui avaient pour thème « Patrimoine et citoyenneté ». À cette occasion, les archives de Paris proposaient, dans le XIXe arrondissement, une exposition intitulée « Le cas des hommages aux victimes des attentats du vendredi 13 novembre 2015 collectés en janvier 2016 : de la rue aux Archives ».

Je suis donc sortie du quartier, et qui plus est de l’arrondissement, pour écrire cette dernière chronique.

Toute mise en patrimoine dit ce qui doit être retenu du passé et choisit les mots qu’il convient d’utiliser pour cela. Ces « choses » déposées sur la voie publique, et que ces chroniques n’ont cessé de désigner de mots fluctuants, doivent donc désormais être désignées du terme « d’hommages ». Beaucoup pourrait être dit au sujet des quelques-uns d’entre eux choisis pour être exposés ce jour-là, comme des contraintes professionnelles et institutionnelles qui sont à l’origine de cette sélection, d’ailleurs : mise en avant des documents les plus graphiques et les plus colorés, privilège donné aux messages consensuels, patriotes et porteurs de références culturelles ou encore insistance sur les lettres, dessins et objets déposés par des enfants, ces fameuses « générations futures » que vise en premier lieu toute politique du patrimoine comme de la mémoire, en France comme à l’étranger.

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En plus de ces quelques vitrines, un diaporama de plus d’une heure était proposé dans l’auditorium adjacent.

Mais c’est d’abord avec l’intention d’observer les visiteurs, et de m’entretenir avec certains d’entre eux, que je me suis rendue porte des Lilas ce dimanche après-midi. Cette manifestation a été un vrai succès pour les archives de Paris[1] avec une fréquentation en nette hausse par rapport à 2015 alors même que la plage horaire d’ouverture était nettement plus restreinte cette année (deux après-midi seulement contre deux journées entières l’an passé). Et il s’avère que la majeure partie des gens sont venus pour l’exposition. Invités à leur arrivée à adjoindre une visite guidée du lieu à leur intention initiale, ils furent d’ailleurs près d’un tiers à ne faire que visiter l’exposition.

Ce public nombreux est également apparu différent de celui habituellement rencontré aux archives : davantage extérieur aux XIXe et XXe arrondissements de proximité certes, mais surtout jeune, voire très jeune, avec un tiers des visiteurs âgés de moins de 25 ans. Si ces journées du patrimoine constituent donc une réussite pour les archives, elles semblent en outre délimiter le public qui se sent le plus concerné par les hommages, du moins par leur entrée au musée. Près d’un an d’observation in situ sur les lieux des attentats dans le XIe indique d’ailleurs que celles et ceux qui sont venus aux archives ce week-end étaient en moyenne plus jeunes que ceux observés au fil des jours sur les sites des mémoriaux éphémères, aujourd’hui disparus.

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Je m’entretiens longuement avec une femme âgée de 45 ans. Celle-ci a attiré mon attention, car elle a regardé très en détail chaque vitrine, a visionné intégralement le diaporama et interrogé longuement les personnels des archives sur la collecte, puis la prochaine mise en ligne des documents numérisés.

Il s’avère qu’elle est une ancienne habitante du XIe et vit à Strasbourg depuis quelques années. La visite de l’exposition apparaît alors comme, d’une part, une manière de se rapprocher des événements qu’elle n’a pas vécus à Paris, de l’autre, de participer à un moment qu’elle qualifie à maintes reprises d’« historique ». Séjournant une fois par mois à Paris pour un long week-end, elle s’est rendue sur les lieux, à chaque fois quelques semaines après les attentats.

« Mais pour Charlie Hebdo c’était trop tard. Il n’y avait plus rien. Plus de message ou de fleur. Je n’ai pas pu y aller avant, j’avais trop peur de craquer. » À aucun moment, elle n’a déposé quelque chose. « Franchement, je n’y ai même pas pensé. Mais aujourd’hui, c’était moins dur de venir que ce que je pensais. En quelque sorte, ça complète le puzzle. Et je suis contente de voir tous ces jeunes. Car ce qu’on vit, c’est historique, ça va entrer dans les manuels d’histoire pour enfants. C’est sûr. Tous ces documents. C’est pour la mémoire, le travail de mémoire. Quand on regarde ce qu’a été la Seconde Guerre mondiale, c’est important d’avoir les documents et les témoignages. C’est pareil là, ce patrimoine, c’est pour les générations futures. »

La visite des hommages exposés permet en quelque sorte de participer, comme par procuration, à l’histoire. L’expression diversifiée de mémoires a laissé la place à une mise en patrimoine qui, c’est sa vocation, va peu à peu construire un discours d’autorité sur les attentats et les réactions qu’ils ont suscitées.

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Cette dynamique de patrimonialisation et les effets de légitimation qu’elle produit nécessairement – pour les victimes, pour certains des auteurs des hommages, pour les visiteurs, pour les archives de toute évidence, mais aussi pour les chercheurs, dont je suis, et pour beaucoup d’autres catégories d’acteurs… – constituent, c’est certain, un sujet d’analyse passionnant.

Il dépasse toutefois très largement l’objet que je me suis donné en commençant à tenir ces chroniques. L’entrée au musée de ces traces urbaines qui portaient la mémoire des attentats de novembre 2015 en marque ainsi la fin, du moins sous cette forme.

[1] Un grand merci à Guillaume Nahon, leur directeur, et à ses équipes pour leur accueil et leur bienveillance.

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Cycle (01/09/2016)

Les événements survenus durant l’été ont confirmé que le terme même d’« événement », qui a pourtant donné son titre à la deuxième chronique de ce blog, n’était peut-être pas le plus pertinent. Doit-on désormais penser à une nouvelle échelle ? Est-il seulement possible de « prendre dates » finalement ? Et, plus encore, s’interroger sur la possibilité même d’une temporalité collective ?

Hier, veille de rentrée des classes, les habitants du quartier ont pu prendre la mesure de l’impossibilité de clôturer l’événement « 13 novembre ». La coupure des vacances leur avait presque fait oublier la présence policière. Or, ce 31 août, les rues des écoles des enfants étaient, à nouveau, fermées et placées sous haute protection. Visiblement inconscients de (ou insensibles à ?) la peur qu’avaient pu ressentir, et tant bien que mal maîtriser, les parents de ce groupe scolaire tout au long de l’année 2016, les ministres de l’Éducation nationale et de l’Intérieur ont choisi de visiter cette école pour communiquer sur la mise en sécurité des bâtiments éducatifs. Un retour de l’angoisse et une, nouvelle, mise en lumière du lieu, que personne ne souhaitait.

Surtout l’impression d’un rapport finalement cyclique à l’événement.

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Nouveaux drapeaux, boulevard Voltaire, 29 août 2016. Celui de l’immeuble d’en face a, lui, été décroché pendant l’été.

L’impossibilité de réduire la temporalité des choses à un début, un milieu et une fin, ou tout simplement à un avant et un après, se fait jour sous de nombreux aspects.

Durant le mois d’août, de nouveaux drapeaux français sont apparus aux fenêtres, tandis que d’autres ont été décrochés. Parfois même, certains sont installés pour une journée, puis disparaissent… avant, plus rarement, de réapparaître. Ainsi, l’entrée dans une nouvelle ère semble aller de pair avec un éclatement des temporalités : chacun accroche son drapeau à son rythme et selon un temps qui lui est propre, même si, à n’en pas douter, cet acte s’inscrit dans une dynamique sociale qui reste, à chaque fois, à étudier et à comprendre.

Sur la place de la République, aujourd’hui, seul le chêne du souvenir rappelle l’ancienne présence du mémorial. Il a d’ailleurs été réinvesti par les membres du collectif « 17 plus jamais », qui y ont apposé leur logo.

Et parfois des passants s’arrêtent effectivement pour le regarder.

Photographies prises les 26 et 29 août 2016.

Et si le socle sud de la statue reste, lui, vierge de tout message, il continue à être visité et photographié, comme « mémorial », par de nombreux visiteurs, comme si sa fonction perdurait en attendant un prochain attentat, figurant là encore une forme de mouvement cyclique.

Photographies prises les 27 et 28 août 2016.

Il ne s’agit donc plus désormais de « vivre après », mais de « vivre avec ». Comme avec d’autres événements ou situations, publics comme privés, survenus depuis ou qui étaient déjà là avant le 13 novembre 2015.

Et pour moi, cette nouvelle temporalité implique un retour à une forme d’analyse inscrite sur le temps long, dissociant cette fois-ci l’habitante de la sociologue.

 

T-Shirts (12/08/2016)

La mise à distance et le déplacement sont parmi les principaux moteurs du regard sociologique. Et ce mouvement de côté est à l’origine de ces chroniques. Mon départ loin de Paris pour trois semaines a, sans surprise, confirmé à quel point le lieu et la position depuis lesquels on observe détermine ce que l’on va voir.

Dans le Pays du Mont-Blanc où je passe mes vacances, je tente de rompre avec ma position d’observatrice. Mon nouvel environnement m’y aide. Les conversations portent très rarement sur les attentats et les traces d’un rapport à l’événement sont peu présentes.

La distance, géographique et sociale, d’avec le quartier conduit une nouvelle fois à prendre un peu plus conscience de la manière dont y vivre a façonné le rapport à l’événement. La distanciation est cependant limitée. Habitus sociologique et vécu de l’année 2015-2016 dans le 11ème ont finalement développé chez moi une hypersensibilité aux indices de toute forme de relation aux attentats.

C’est ainsi dans un parc naturel où les visiteurs viennent, le plus souvent en famille, rencontrer des animaux sauvages que je remarque dans le même périmètre de quelques mètres carrés, pas plus, deux hommes vécus chacun d’un t-shirt noir qui fait explicitement référence à “Charlie”.

Les deux hommes ont approximativement le même âge et sont tous les deux pères. L’un porte un t-shirt qui fait référence à l’univers du cirque. Un dessin figure un acrobate qui jongle avec des balles qui chacune porte une des lettres du mot “Charlie”. Il renvoie à de l’ironie et du jeu pour évoquer l’événement. Le t-shirt du second ne comporte que du texte. Détournant le slogan “Je suis Charlie”, dont il reprend pour partie le code typo, il arbore un message clair “Je suis Charlie Martel”. Renvoyant à la victoire de Charles Martel sur la conquête musulmane à Poitiers en 732, cette formulation est revendiquée par des groupes d’extrême droite comme Génération identitaire.

Sous mes yeux, et à travers un support matériel des plus ordinaires – un t-shirt-, apparaît la fracture politique qui traverse la société quant aux leçons à tirer des attentats. Cette expérience montre également à quel point l’espace public le plus ordinaire est devenu un lieu d’expression de ces luttes politiques qui ne se cantonnent plus à un ou quelques arènes dédiées.

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Photographies prises à 16h30 le 12 août 2016.

 

Ephemerité (1/08/2016)

Aujourd’hui nous quittons Paris, pour les « grandes vacances » comme disent les enfants. Nous serons de retour dans trois semaines.

Je décide de me rendre place de la République, une dernière fois avant mon départ. Il est 9h30 ce matin et la statue est entourée d’un grillage en interdisant l’accès. Devant la barrière, un homme, que je reconnais comme membre du collectif « 17 plus jamais », regarde des employés municipaux s’afférer. J’engage la conversation. Je l’ai souvent aperçu sur la place.

« Ils sont venus sans prévenir vous savez. Paraît-il qu’ils sont venus à cinq heures du matin. En cachette. Moi j’y étais encore hier à 23h ». Une dame, qui se trouve, elle, à l’intérieur des grilles, écoute notre conversation depuis quelques secondes. Elle se rapproche et interrompt mon interlocuteur. « Pas à 5h monsieur, à 8h30. Il n’y a rien de secret. Avant notre intervention les archives de Paris sont venues et ont emporté quelques affiches et dessins ».

Resté silencieux, l’homme me quitte alors et va faire le tour de la statue.

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La mairie de Paris a donc décidé de profiter de l’été pour nettoyer les lieux et en reprendre possession. Les précédentes tentatives de reconquête, peu avant « Nuit debout » d’abord (déjà par l’intermédiaire de l’installation de grilles), avec l’exposition de photographies sur les réfugiés, ensuite, avaient échoué. La pause du mois d’août devrait, cette fois-ci, permettre le succès de l’opération.

La question reste toutefois ouverte de savoir si les usages, institués, du lieu et de la statue vont effectivement disparaître. A cet égard, la traduction française du terme anglais de « grassroots memorial » par l’expression de « mémorial éphémère » n’est pas satisfaisante. Un mémorial nourri par des passants qui y déposent fleurs, textes, dessins, photos, drapeaux et autres bougies ne se résume pas à son éphémérité. Il peut perdurer. Dans le cas présent, il a duré 19 mois !

Il peut aussi disparaître avant de réapparaître. Un tel mémorial ne doit dès lors pas être défini par un critère de durée, ou même de fragilité matérielle, mais plutôt, encore une fois, par sa place dans un espace de relations sociales et de rapports de pouvoir. Il se distingue ainsi en ce qu’il n’est pas un « mémorial officiel », qui lui serait porté par l’Etat, une association ou toute autre cause unifiée.

Parfois d’ailleurs, les deux types de mémoriaux peuvent cohabiter comme dans le cas du Mémorial de la Guerre du Vietnam aux Etats-Unis. Très solennellement installé par l’Etat fédéral américain à Washington, ce Mémorial donne toujours lieu à l’expression, et au dépôt, d’hommages spontanés et diversifiés. Robin Wagner-Pacific et Barry Schwartz ont ainsi étudié les milliers de courriers, bougies et objets qui aujourd’hui encore sont déposés quotidiennement par des visiteurs. Par leur pratique, ceux-ci instaurent ainsi un lien individuel et privé avec le passé commémoré tout en participant à sa célébration collective et publique.

Réciproquement, la décision de faire table rase du Mémorial de République signifie-t-elle que la ville a décidé de construire un lieu officiel de commémoration, suivant en cela les revendications de plusieurs associations ? Les déclarations des élus municipaux qui ont accompagné l’installation des grilles et le début du nettoyage renvoient pour l’heure à l’arbre du souvenir planté à l’extrémité Ouest de la place avant d’insister sur le fait que les archives de Paris ont collecté les hommages.

Les chroniques précédentes ont toutefois montré que cette collecte avait eu lieu partout sauf sur la place de la République, laissée aux seuls soins du collectif « 17 plus jamais » et où, pourtant, la majorité des documents ont vraisemblablement été déposés depuis janvier 2015. Elles conduisent également à faire l’hypothèse que les derniers documents enlevés par les archives de Paris ce matin ne seront pas les derniers à être déposés sur la place.

Les 13 novembre et 7 janvier prochains comme, malheureusement, le prochain attentat auront peut-être pour effet de renouer avec l’usage commémoratif de la statue.

L’éphémère en deviendrait cyclique.

 

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Silence (24/07/2016)

Le même motif se répète donc.

L’ampleur de la tuerie de Nice a cependant un écho particulier, comme en creux, sur mon compagnon et moi-même. L’événement nous a profondément atteints tout en nous restant, pour partie, étranger.

Evidemment, ma famille et moi, nos voisins et amis avons été horrifiés par le massacre. Comment ne pas l’être ? Mais dans le même temps, la distance, géographique mais aussi sociale, qui, cette fois-ci, nous séparait des événements, nous a fait prendre un peu plus conscience de la proximité violente avec laquelle, en janvier puis novembre 2015, nous avions, à l’inverse, fait l’expérience de tels drames. C’est une étrange répétition des faits, en ce qu’elle se mêle d’une différence radicale, que nous vivons depuis le 14 juillet. Les murs du quartier témoignent de ce renversement et de la manière rétrospective dont, désormais, le “13 novembre” prendra sa signification sachant qu’il a été suivi d’un “14 juillet”.

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Photographie d’un message inscrit sur la bâche de ravalement du Bataclan, prise le 19 juillet.

Après le 13 novembre 2015, des habitants du quartier ont pavoisé. Fenêtres d’appartements ou devantures de commerce affichent encore aujourd’hui le drapeau français. A l’origine c’est donc le déploiement des couleurs tricolores qui avait pour fonction de témoigner d’une forme de solidarité ou du moins de concernement. Aujourd’hui, ces drapeaux semblent faire partie du paysage. Et, cette fois-ci, c’est à l’inverse leur mise en berne qui indique une réaction sociale au récent attentat de Nice.

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Drapeau privé mis en berne devant un commerce du boulevard Beaumarchais, photographié le 16 juillet.

Ce lundi 18 juillet une minute de silence a été organisée à République. Pour janvier et novembre 2013, cela ne me serait pas venu à l’idée de me rendre sur la place pour une telle occasion. Lors des rassemblements massifs et spontanés qui y ont alors eu lieu, c’était plutôt le bruit et le besoin de se parler qui prédominaient.

Le 8 janvier 2015 à midi, moment de la minute de silence officielle, je me trouvais au siège du CNRS dans le 16ème arrondissement de Paris. Je participais ce matin-là à une réunion collective. C’est donc collectivement que nous sommes tous descendus dans le hall du bâtiment, pour nous taire.

Lundi dernier, j’étais seule chez moi. Je ne me serais pas rendue, seule, à République en tant qu’habitante. C’est comme sociologue, et uniquement comme telle cette fois-ci, que j’y suis allée. Au maximum, une soixantaine de personnes étaient présentes. Elles se sont prises par la main. Le contraste était saisissant avec la foule présente sur les lieux lors des précédentes attaques de ce type, à Paris et pour une large part dans le quartier.

Les réactions à tel ou tel attentat font de plus en plus référence simultanément à d’autres événements. Ainsi au pied du Mémorial, c’est sur un drapeau belge que des passants ont inscrit « We are Nice », renvoyant ainsi également aux attentats de Bruxelles. Et sur le lion, une femme est venue accrocher une croix copte avec une inscription en arabe. Réfugiée d’Egypte, elle s’exprime en anglais. Elle est venue en solidarité avec les victimes de Nice pour expliquer que les coptes sont victimes de la même violence, « alors que personne ne s’y intéresse ».

Et dans ce nouveau contexte de réactions parfois violentes, racistes et discriminatoires à l’égard des musulmans, le retour des bougies religieuses me font une nouvelle impression. Qu’a voulu dire la personne qui a déposé un cierge au nom de « Sainte Rita Nice ».

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Les attentats sont devenus l’occasion de défendre des causes et de porter des revendications. Loin du silence, les réactions qu’ils suscitent constituent autant d’occasion de prises de parole et de positions.

 

Date (16/07/2016)

Depuis plusieurs semaines déjà, j’envisage de mettre un terme à ces chroniques. Cette observation quotidienne de mon environnement, conduite en tant que sociologue de la mémoire, m’a permise de « faire avec » un événement violent vécu, lui, en tant qu’habitante de cette partie du 11ème arrondissement. La perspective de quitter le quartier pour les vacances d’été me semblait ainsi l’occasion de tourner la page, au propre comme au figuré puisqu’il s’agissait également de cesser d’écrire sur les traces des attentats, du moins sous cette forme.

La date du 14 juillet s’est alors naturellement imposée à moi pour être celle de cette ultime chronique. « Naturellement » est pourtant un terme contre nature pour une sociologue. A la réflexion, ce « choix » avait deux origines. Le 14 juillet me semblait le moment où, chaque année, les Parisiens qui ont la chance de partir en vacances commencent à quitter la capitale. Même si je savais que cette année ma famille et moi serions encore à Paris à cette date.

Je le réalise aujourd’hui, de manière largement inconsciente, le 14 juillet, jour de la fête nationale, marquait surtout, dans mon esprit, la fin d’une période, une forme de retour à la normale, à un semblant de confiance dans la capacité de la société politique française à tenir bon. La pleine conscience de cette charge symbolique, comme sa nature largement illusoire, ne me sont réellement apparues qu’à la lumière de la tuerie survenue avant hier soir à Nice, à l’occasion du feu d’artifice célébrant le 14 juillet 2016.

Dans mon quartier, qui était retombé dans une forme de normalité durant les jours précédents, ce nouveau massacre a entraîné un retour des hommages, d’une part, de la mobilisation sociale dans l’espace public, de l’autre. Dès hier, de nombreuses personnes sont venues déposer des messages et des drapeaux français sur le socle de la statue tandis que les membres du collectif « 17 plus jamais », qui s’étaient démobilisés ces dernières semaines, sont immédiatement (re)venus aménager les lieux.

 

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La dame blonde est de retour

Durant ces deux derniers jours, des gestes déjà observés par le passé se sont ainsi répétés : le dessinateur Liox a déposé, une fois de plus, un dessin de Marianne, des gens sont venus, à nouveau, écrire « Je suis » ou « Pray for », cette fois-ci suivi de « Nice », d’autres ont rallumé des bougies ou redessiné le drapeau Kabyle comme cela est arrivé régulièrement depuis janvier 2015.

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Et dans la foulée, de nouvelles (ou anciennes) causes ont été défendues devant le mémorial. Hier en fin de journée, des manifestants y affichaient de grandes banderoles contre « le terrorisme au Bangladesh », drapeaux français et bangladais à la main. Aujourd’hui, ce sont plusieurs partisans du président Erdogan qui brandissent des drapeaux turcs mais sont « là aussi pour Nice ». Les plus jeunes font d’ailleurs sans cesse des aller-retour entre le Mémorial proprement dit et le côté Ouest de la statue (côté une nouvelle fois légitimiste) où se tient l’essentiel de la manifestation contre le coup d’Etat. Sur la partie Est de la place, enfin, ce sont des militant(e)s de Nuit debout qui organisent un nouvel atelier de détournement d’affiches commerciales tandis que, plus tôt dans la journée, certains de leurs camarades avaient peint de nouvelles fresques sur le sol, à la faveur des événements.

 

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Les sociologues parlent de seuil de « saturation » pour décrire ce moment où la collecte de nouveaux matériaux (entretiens, observations, archives, statistiques) ne fait que confirmer les conclusions et les catégories d’analyse auxquelles les matériaux rassemblés auparavant avaient déjà permis d’arriver. Pour le chercheur de terrain, le constat de ce mécanisme de saturation est l’indice qu’il peut être mis fin à la recherche en cours. La répétition observée semble ainsi confirmer la pertinence d’arrêter prochainement la rédaction de ces chroniques et le type de recherche, modeste, limitée et évidemment indiciaire, qu’elle permet.

Le 14 juillet ne peut par contre plus être la date de cette ultime chronique. Elle est désormais celle d’un nouvel événement.

VIDE (01/07/2016)

Hier soir, plusieurs vitres des panneaux de l’exposition sur les réfugiés à Paris avaient été brisées. Aujourd’hui, l’exposition a disparu et la partie Ouest de la place est à nouveau vide. L’exposition devait durer jusqu’au 20 juillet.

La reconquête de la place n’est pas chose facile. Ce constat rappelle que la ville n’est pas qu’une réalité matérielle mais également, et même avant tout, un ensemble de relations sociales, elles-mêmes inscrites dans des rapports de pouvoir.

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Drapeaux (27/06/2016)

Depuis hier matin, la reconquête municipale de la place se poursuit. Une manifestation de découverte d’activités sportives occupe désormais l’ensemble du lieu. Cela fait pourtant déjà plusieurs semaines que le quartier est aux couleurs du sport. Si République ne compte finalement pas de “fan zone” destinée à accueillir la population lors des matchs de la coupe d’Europe de football, depuis le 10 juin, elle est malgré tout régulièrement visitée par des supporters, français comme étrangers à l’image de cette famille suédoise qui se rend au “mémorial” des attentats avant le match de leur équipe nationale. Et au diapason, les habitants du quartiers affichent, ici et là, des couleurs nationales.

Ici le vent a roulé le drapeau suédois, disposé sur ce balcon du boulevard Voltaire. Cinq immeubles plus loin, un drapeau français a lui aussi été installé. Le premier a aujourd’hui disparu avec l’élimination de l’équipe suédoise à l’issue de la première phase. Le second est toujours là.

Dans le quartier, des drapeaux étrangers viennent donc s’ajouter à ceux, tricolores, affichés en réaction aux attentats et demeurés massivement aux fenêtres depuis, à la différence du reste de Paris comme l’a montré une chronique précédente. C’est ainsi plusieurs drapeaux qui sont parfois affichés : un français pour les attentats (sur le volet de droite), d’autres portugais (à gauche et sur les fenêtres) pour la coupe d’Europe, à l’image de ce cliché pris rue de Saintonge le 17 juin dernier, veille d’un match de l’équipe du Portugal.

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Mais ces nouveaux usages du drapeau se manifestent également au sujet du drapeau tricolore. Depuis le temps que je lève la tête pour observer les fenêtres, ma fille a pris l’habitude de me signaler, ici et là, de “nouveaux drapeaux” comme elle dit. Et ces deux dernière semaines elle a, à juste titre, remarqué l’apparition de plusieurs d’entre eux, aux terrasses des cafés bien sûr mais aussi sur les immeubles. Comme je lui ai expliqué, “ces drapeau-là sont pour la coupe d’Europe, pas pour les attentats”. A l’inverse, de mon côté, j’ai répertorié la disparition de plusieurs drapeaux comme si, pour plusieurs habitants, depuis le début de l’euro, l’accrochage de ces “autres” drapeaux français faisaient perdre son sens originel aux leurs. La situation particulière du quartier illustre ainsi la multiplicité des significations que peut revêtir un seul et même drapeau.

Parfois, cette superposition des significations se donne à voir sur une même devanture. Tel commerçant affiche depuis novembre un drapeau français mais en a ajouté un autre à l’occasion de l’euro, par exemple l’un au dessus du store, l’autre au dessous. Un café du quartier, devant lequel je passe presque tous les jours, donne lui à voir très clairement cette polysémie. Au drapeau mis en novembre dans la vitrine est désormais superposé un drapeau lié à la coupe d’Europe. La question de savoir si, comme je l’ai pourtant expliqué à ma fille, il est vraiment pertinent de séparer les drapeaux en deux catégories : ceux pour les attentats et ceux pour l’Euro. Les drapeaux français présents depuis novembre trouvent, sans aucun doute, un nouvel écho dans le pavoisement sportif. Et réciproquement, dans un quartier où le drapeau français est présent depuis les attaques terroristes, l’accrochage d’un drapeau français pour supporter l’équipe nationale ne peut peut-être pas faire totalement abstraction de la signification nouvelle qu’a pris la bannière tricolore ces derniers mois.

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Photographies prises respectivement en mars et juin 2016.

 

 

Reconquête (19/06/2016)

Le 17 juin au soir, des panneaux Decaux et une colonne Morris ont fait leur apparition sur la place de la République.

Ce mobilier urbain doit servir de support à une exposition organisée par la ville de Paris et le Haut Commissariat aux Réfugiés. Il s’agit de donner à voir des visages de réfugiés et, j’imagine, de donner envie aux Parisiens de les accueillir.

Pour qui observe l’espace de la place depuis plusieurs mois, ce surgissement sonne comme le signe d’une volonté de reconquête municipale de l’espace public. Il va ainsi de pair avec le nettoyage récent et la réouverture de la ludothèque, à sa capacité désormais maximale, ce matin. Installée depuis la piétonnisation de la place, la ludothèque ouvrait en effet jusqu’ici de manière partielle et irrégulière.

L’installation de ce dispositif d’exposition confirme, par ailleurs, la répartition symbolique de l’espace de la place. L’Ouest de la place est bel et bien l’espace du pouvoir et des institutions, nationales comme municipales. Outre cette exposition qui mobilise le mobilier urbain traditionnel, c’est dans cette partie que se trouvent l’arbre et la plaque commémorative inaugurés par François Hollande en janvier 2016, que se situe le café, concession de la ville, dont le nom est désormais la devise officielle de Paris, “Fluctuat Nec Mergitur”, et, enfin, qu’a eu lieu la manifestation des policiers le 18 mai dernier.

A l’inverse, l’Est reste le lieu de la contestation et de la subversion politique. Il n’est donc pas surprenant que dès hier matin plusieurs panneaux avaient fait l’objet de tags critiques destinés à détourner le dispositif municipal : “Expulsés par Hidalgo”, “Expulsés tous les jours”, “Réfugiés à Paris à la Rue”.

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Ce dimanche matin, les inscriptions avaient été effacées.

Sur la place, la façon de reconstruire un espace public, certes possiblement conflictuel mais non clivé a priori, reste visiblement encore à trouver.

Prédication (18/06/2016)

Cela fait un peu plus de huit ans que j’habite le quartier. J’y ai toujours observé la présence de prêcheurs, le plus souvent membres des Témoins de Jéhova. Par groupe de deux, un homme et une femme, ils se tiennent toujours au même endroit : aux abords de, mais non sur, la place de la République, à la sortie du métro “Rue du temple”, côté troisième arrondissement. Depuis quelques jours, ils choisissent désormais le milieu de la place, visiblement désireux, à leur tour, d’occuper cet espace public devenu effectivement un lieu de prédication de diverses croyances et convictions.

Aujourd’hui, un groupe de mormons, composé principalement d’Américains vivant en France, se sont installés au centre de la place. Pourtant naturellement peu subversifs, ils ont à cette occasion repris les usages du lieu et ont dessiné les principaux symboles de leur théologie sur le sol de la partie Nord.

 

 

 

Je me suis entretenue avec l’un d’entre eux. Originaire d’Arizona, celui-ci m’a d’abord longuement expliqué le “paradis”, la “prison” et l’ensemble des éléments fondamentaux pour les mormons. Il m’a demandé si j’avais la foi et certifié que Jesus-Christ pourrait m’aider en ces temps difficiles.
De mon côté, je lui ai dit que j’habitais tout près et que c’était la première fois que je les voyais nombreux sur la place. Il m’a expliqué ce que je savais déjà : “D’habitude nous faisons ça par deux et c’est beaucoup plus discret”. Avant d’ajouter : “Mais là on a pensé que le paradis des mormons pouvaient être utile aux gens qui viennent sur la place depuis les attentats et on a décidé de faire quelque chose de différent, ici”.

“Pourquoi sommes nous ici ?” brandissent les prêcheurs ce jour-là à l’occasion de la photographie de groupe. “Ici sur cette terre” est la suite implicite de la question.

Dans la symbolique du lieu, cette interrogation prend un sens figuré et le “ici” une signification nouvelle.

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